Ce que les enfants veulent que leurs enseignants sachent

La rentrée c’est un peu un rituel (je reviendrai d’ailleurs très bientôt par ici sur mon récent article sur Slate traitant de cette question). D’ailleurs, il me semble qu’à peu près tout le monde ayant été scolarisé est capable de dire comment commence chaque première heure de cours au collège et lycée: L’enseignant inscrit son nom au tableau, dit parfois un mot du programme, précise le matériel dont il faut disposer et rappelle que « cette année, c’est du sérieux ». Et puis tôt ou tard, il annonce qu’il va falloir remplir une fiche. Quand j’étais enfant, j’aimais plutôt bien ça. D’abord parce que ce rituel jouait parfaitement son rôle, à savoir celui de me permettre de me détendre un peu, stressée que j’étais le jour de la rentrée. Et ensuite parce que ça me permettait, selon les informations demandées par les enseignants, de les cerner un tant soit peu.

La traditionnelle fiche de rentrée

Il y avait les psychorigides, ceux qui exigeaient une feuille grand carreaux grand format, coupée en deux dans le sens de la largeur, et au ciseau, s’il vous plait! Les protocolaires, qui demandaient un nombre d’informations digne des renseignements généraux. Les anti-conformistes, qui préféraient savoir le dernier film qu’on était allé voir au ciné plutôt que ce qu’on voulait faire plus tard. Les pédagogues stressés, à qui il fallait pondre une quasi-rédaction sur ce qu’on aimait ou n’aimait pas dans leur discipline.

Et puis ceux qui parfois, avec une tête d’enterrement, nous annonçaient qu’il nous était possible d’indiquer, au dos de la fiche, s’il y avait « quelque chose » qu’ils devaient savoir. J’ai l’immense chance de ne jamais rien eu avoir à écrire à cet emplacement, mais malgré tout, je me suis souvent demandée qui d’entre mes camarades, y compris ceux qui vivaient des situations personnelles difficiles, auraient pu réellement s’emparer de cet espace de liberté, posé avec tant de solennité et de sous-entendus. Comment évaluer quand on est adolescent si une situation doit être révélée à l’école? Sera-t-elle reconnue comme suffisamment « grave » par l’institution même si elle affecte profondément notre vie? Sans compter les « risques » de jugement et de préjugés sociaux que comporte la révélation à l’équipe enseignante de certaines situation comme l’alcoolo-dépendance, l’incarcération ou la maladie mentale d’un proche.

Des informations, pas si anodines mais à l’utilité contestable

Parallèlement à cela, la majorité des enseignants demandaient des renseignements tels que la profession des parents, le nombre et l’âge des frères et soeurs, les moyennes de l’an passé, sans prendre le temps de réfléchir véritablement à ce que ces données pouvaient impliquer de violence sociale, sans imaginer qu’elles soient elles aussi des données sensibles. Pourtant, il y avait presque dans chaque classe, des orphelins, des enfants victimes de violence, des familles décomposées et recomposées (pas toujours selon les canons attendus par l’institution!), des enfants illégitimes ou nés de père inconnus, des enfants qui ont perdu un frère ou une soeur (tiraillés entre l’envie qu’on leur fiche la paix à ce sujet et celle de ne pas laisser leur proche tomber dans l’oubli). Il y avait aussi des cancres qui ont envie d’en finir, des enfants de chômeurs, des enfants de parents en longue maladie, des enfants de parents dont les métiers servent aux autres de repoussoir (« si tu ne travailles pas bien à l’école, tu finiras XXXX ! »).  J’en oublie évidemment… Pour tous ceux-là, les fiches sont un calvaire. Un calvaire inutile.

Car au fond, à quoi peuvent bien servir toutes ces données? Il semble que cela fasse partie des grands mystères de l’enseignement. Car soyons clairs: l’administration a déjà recueilli la plupart de ces informations via les dossiers d’inscription (remplis à la maison, donc avec potentiellement plus de temps pour réfléchir à ce qu’on désire y mettre et la présence des parents)!!! Alors pourquoi? pourquoi? pourquoi? Les enseignants ont-ils à ce point si peu de contacts avec l’administration de leur établissement qu’il leur est difficile de récupérer les dates de naissance, les adresses et noms des parents (ce qui est assez inquiétant au regard de la coordination d’équipe) ? De quelle utilité peut leur être la connaissance de la profession des parents pour la mise en place de leur enseignement? Sont-ils atteint collectivement d’une sociologite aiguë, la maladie qui les oblige à faire des statistiques à l’échelle de leur carrière sur l’évolution des profils socio-culturels des classes dans lesquelles ils ont enseignés? Cherchent-ils à savoir s’il y a parmi les parents de la classe, des compétences professionnelles qui pourraient être mobilisées pour la classe (venue d’intervenant ou organisation de sorties culturelles) ? Ou est-ce simplement à dire qu’ils ne s’adressent pas d’abord à Clara, Robin et Imane, mais plutôt à « fille d’agent immobilier », « fils de conductrice de bus » et « fille de prof de maths »? Auraient-ils ainsi réussi à se persuader que leurs stéréotypes sociaux élaborés sur la base de la profession des parents, seraient en définitive une façon efficace de mieux « connaître » leurs élèves? Sans même se rendre compte que cet étiquetage contribue aussi à les enfermer dans une destinée sociale, c’est à dire à nourrir la reproduction de ces stéréotypes et des inégalités qui les accompagnent?

Demander uniquement les informations utiles et dans un cadre sécuritaire

Ainsi, je milite pour que les enseignants s’interrogent systématiquement sur le rôle et le statut des informations qu’ils demandent aux élèves.

  • Puis-je les obtenir d’une autre façon? Ont-elles déjà été consignées par ailleurs? Si oui, autant éviter de solliciter les élèves.
  • Ces informations me sont-elles vraiment utiles? Vont-elles me permettre d’être un meilleur enseignant? Et si oui, pourquoi?
  • Ces informations sont-elles « sensibles »? Peuvent-elles conduire à la révélation de situations personnelles douloureuses? Dans ce cas, comment puis-je contribuer à créer un espace sécuritaire pour mes élèves?

[En tant qu’enseignant, vous voyez d’autres questions à se poser pour « baliser » le terrain et déterminer le contenu pertinent de ces fiches: n’hésitez pas à les mentionner en commentaire, je me ferai un plaisir de les ajouter!]

N’allez pas croire pour autant que je rejette en bloc la possibilité que l’enseignant soit un interlocuteur privilégié lorsque l’enfant ou l’adolescent est victime de maltraitance ou doit traverser des situations difficiles, bien au contraire! Je me souviens en particulier du témoignage de Céline Raphaël, ancienne enfant maltraitée par son père qui voulait en faire un prodige du piano, et qui a raconté son histoire dans un livre autobiographique. Elle rapporte notamment comment, après des années de déni (elle venait d’une famille aisée, tout le monde fermait les yeux, depuis le médecin de famille jusqu’aux professeurs de piano en passant par les amis de la famille), elle a pu révéler son cauchemar (et être entendue!) justement grâce à une de ces petites fiches de rentrée sur laquelle elle avait pu inscrire ce « quelque chose » que son enseignante devait connaître, à savoir qu’elle travaillait pas moins de 45 heures de piano par semaine. Alors oui, je crois profondément à ce rôle fondamental! Mais je ne suis aussi persuadée que les conditions ne sont pas actuellement réunies pour qu’il fonctionne de manière optimale.

Une alternative à la stigmatisation, l’espace de parole

C’est la raison pour laquelle, comme beaucoup d’entre vous, je suis tombée en amour devant cette initiative d’une enseignante américaine qui a pas mal tourné sur les réseaux sociaux en France la semaine dernière (mais qui était déjà complètement virale aux Etats Unis depuis 2015). L’idée est simple: pour mieux connaître ses élèves, Kyle Schwartz leur a proposé à la rentrée de compléter par écrit la phrase « I wish my teacher knew… » [Je voudrais que mon professeur sache…].

Ce que j’ai trouvé d’intéressant avec cette proposition, c’est d’abord qu’elle ne laissait pas à l’enfant la responsabilité de décider si ce qui comptait pour lui/elle, était effectivement quelque chose de « grave » au regard de l’institution ou de la société. Ainsi, des enfants ont pu partager avec leur professeur des situations aussi graves que le cancer d’un parent, mais aussi légère que leur amour pour leur famille. De ce fait, la question de la stigmatisation s’éloigne: il n’y a pas que les enfants « à problèmes » qui remplissent la fiche et doivent rendre compte de leur quotidien, tous les enfants peuvent partager ce qu’ils sont et vivent. Certains parlent de leur tristesse de ne pas voir beaucoup un parent contraint d’avoir deux emplois, d’autres évoquent leur habitat précaire, le récent divorce de leurs parents, ou encore les cauchemars nocturnes d’un frère qui les réveille, autant d’éléments que les écoliers français auraient peut être trouvé « trop banal » ou « trop honteux » pour se sentir le droit de le partager avec leur enseignant.

J’ai aussi beaucoup aimé cette occasion donnée à l’enseignant pour dire à ses élèves « ce qui m’intéresse de vous ce n’est pas juste ce que vous représentez administrativement, médicalement, légalement ou scolairement parlant, mais aussi qui vous êtes, ce qui vous plait, vous motive, vous rend heureux dans la vie ». Ainsi certains enfants évoquent sur cette fiche, leur goût pour une discipline, une activité, ou encore un projet professionnel qui leur tient  particulièrement à coeur.

Enfin, un écrit d’élève m’a particulièrement marqué, cet élève disait « I wish my teacher know that I am smarter than she think I am » [Je voudrais que mon professeur sache que je suis plus intelligent qu’il ne le pense]. Dès lors, l’espace de confidence devient aussi un espace d’échange privilégié, un espace où la parole de l’enfant est légitime et qui invite l’enseignant à faire un retour sur lui et sur sa pratique.

Je ne sais pas si des enseignants français ont déjà tenté ce genre de choses, mais si c’est le cas, vos retours sont plus que les bienvenus!

Pour aller plus loin
  • Sur la question des stéréotypes sociaux et de leur reproduction à l’école: Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron La reproduction, 1970, Editions de Minuit. Résumé disponible ici
  • Céline Raphaël La démesure: soumise à la violence d’un père, 2013, Max Milo
  • Le dossier de l’Education Nationale sur la prévention des situations de maltraitance
  • Un article de sociologie sur l’intérêt du recueil (de manière générale) au sein de l’Education Nationale des données socio-professionnelles:  Pierre Merle, « La Catégorie socio-professionnelle des parents dans les fiches administratives des élèves », Socio-logos [En ligne], 8 | 2013, mis en ligne le 04 février 2013, URL : http://socio-logos.revues.org/2719

 

Crédits photo: Pascal/Flickr/Sans restriction de droit d’auteur

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4 réflexions sur “Ce que les enfants veulent que leurs enseignants sachent

  1. Pour la première année, je fais remplir une fiche de ce genre à mes élèves. Je ne demande rien sur les familles, coordonnées, etc, j’ai ça ailleurs. Je pose quelques questions sur le matériel disponible chez eux (ont-ils un ordinateur disponible pour leur travail, une connexion internet, la possibilité d’imprimer) car ça me sert dans le travail à donner à faire à la maison. Je demande ensuite s’ils vont à la bibliothèque et s’ils ont une carte d’emprunteur parce que j’envisage des visites et que ça m’aidera à les préparer. Je demande aussi ce qu’ils ont lu et vu en dernier (films, livres, séries), des films, séries et livres qu’ils ont aimé et d’autres qu’ils n’ont pas aimé. Plus que les titres, ce qui m’intéresse c’est de voir s’ils me répondent des choses très scolaires ou plus personnelles. J’ai un cadre sur les besoins particuliers en classe avec en exemple « être assis proche du tableau », « être seul à sa table », « avoir du temps pour écrire » parce que malheureusement, tous les problèmes ne nous remontent pas obligatoirement. J’ai aussi mis un cadre « Avez-vous quelque chose à ajouter ? »
    Je ne sais pas encore ce que ça donne concrètement parce que je les laisse les remplir chez eux, justement parce qu’un adulte peut ainsi avoir un regard sur les besoins particuliers et parce que les élèves ont ainsi le temps de réfléchir à leurs réponses.
    Ton article est très intéressant. Je vais réfléchir à la fiche de l’an prochain et voir déjà ce que donne celle de cette année.

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  2. J’ai justement eu à faire remplir ce genre de fiches il y a trois jours ( désormais, en plus de mon boulot de chargée de mission pour une asso, je suis prof d’éco/droit en BTS). J’ai opté pour le portrait chinois, en leur précisant qu’il n’étaient obligés de répondre à aucune question. Pas de question, donc, sur les facteurs extérieurs mais plutôt sur ce qu’ils sont et ce qu’ils attendent de la vie. J’aurais aimé penser au « I wish my teacher knew »…
    Merci pour cet article, Béatrice, toujours aussi pertinente, j’adore te lire 😉

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    1. Dans les formations que j’anime, on a des jeux de présentation qui prennent un temps important mais qui sont vraiment nécessaires pour bien démarrer (j’en causerai un de ces quatre tiens!). En général ça vise plutôt l’interconnaissance que la seule connaissance du prof de ses élèves (c’est d’ailleurs un point qu’on pourrait questionner. Je connais des profs qui autorisent en début d’années quelques questions un peu plus personnelles, sur leur formation par exemple ou sur leurs goûts, de la part de leurs élèves). Bref, j’ai l’impression que c’est un moment qu’on considère souvent comme un détail, et en même temps qu’il en dit long sur le rapport prof-élève…

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