Une mère d’huile

Ces textes sont issus d’un projet commencé en 2015. Son but est de traiter sous la forme de la fiction le thème de la charge mentale maternelle et des conséquences des injonctions sociales à la conformité dans lesquelles les filles grandissent. Qui sait si je ne le poursuivrai pas un jour?

La mère est d’huile, elle sait graisser les rouages des échanges quotidiens, mais sous la surface tranquille, qui donc connaît ses remous de son être?

Il faisait doux ce jour là ce jour là sur le bord de la falaise. L’amoncellement des cumulus joufflus au dessus de l’immensité crayeuse semblaient coiffer d’une couche de chantilly une généreuse part de cheesecake. La brise était légère et iodée, comme le souffle tranquille d’une nature hospitalière. Ses pieds nus goûtaient l’humidité de l’herbe grasse et la plénitude de cette belle journée d’été. Le bercement des vagues embrassant la matière minérale donnait à l’eau son incomparable couleur laiteuse des plages du Nord. Elle le savait: au pied de son promontoire, se trouvaient par milliers ses silex préférés, qui lorsqu’on les mouillaient prenaient une douce teinte rosée presque translucide qui ne manquait de la replonger dans ses souvenirs d’enfance. Elle avait autrefois passé un temps infini à se perdre dans ce monde étrange qui s’ouvrait lorsque son oeil mirait les rayons du soleil au travers du caillou. Quelques mouettes volaient haut dans le ciel et elle se sentit dévorée par un vent de liberté. Quel âge avait-elle? Comment se prénommait elle? A quelle époque vivait elle? Autant de questions sans importance pour elle qui vivait ici et maintenant.

Une compagnie d’oiseaux s’envola subitement comme les pigeons du square poursuivis par un enfant facétieux et elle sentit un bruissement lointain parcourir ses membres. Le sol s’ouvrit alors brusquement sous ses pieds, et dans un craquement effroyable elle se sentit glisser dans les entrailles de la terre avant même d’avoir pu revoir le film de sa vie.

…….

Elle avait les yeux clos, et se sentait entourée de la chaleur moelleuse des draps au réveil. Elle adorait ce moment suspendu entre sommeil et éveil, où l’esprit pouvait encore penser à la vitesse des rêves mais où la conscience était déjà aux commandes. Le vibreur du téléphone faisant office de réveil semblait mettre en résonance toute la structure du lit. Tremblement de terre de magnitude 2 sur l’échelle de Richter… qui n’avait malheureusement suffit à réveiller celui qui l’avait programmé la veille et qui ronflait encore à côté d’elle, pelotonné sous la couette. Sa poitrine était lourde d’une petite tête blonde, dont la petite main ensommeillée n’en serrait pas moins fermement sa longue tresse à la façon d’un petit doudou poilu. Elle entrouvrit à peine les yeux pour ne pas être éblouie par la lumière du matin et s’étira doucement, tout en tentant dans une manoeuvre délicate de dégager son bras du poids de l’envahisseur nocturne. Enfin libre de ses mouvements, elle inspira profondément pour goûter l’instant et expira dans un léger râle. Une nouveau vrombissement du téléphone fit brièvement émerger le ronfleur qui, dans un doux grognement, vint se coller contre elle, son bras chaud entourant sa taille, son sexe durci pressant ses hanches. Elle senti monter en elle un impérieux désir de solitude. Une nouvelle pirouette lui rendit sa liberté, il était temps: sa vessie était prête à exploser. A présent, l’eau chaude de la douche achevait de lui rendre l’acuité de ses sens. Elle voyait l’eau savonneuse s’écouler sur son corps avant de s’engouffrer dans le siphon et il lui parut qu’elle emportait avec elle bien plus que les saletés du corps. Elle avait souvent tenté de réduire ce temps d’ablution, scandaleusement bien plus long que celui nécessaire au savonnage et rinçage, en vain. Il lui fallait se sentir prête pour sortir, il fallait qu’elle soit parée de sa robe d’écrevisse et que l’équilibre thermique entre sa peau et l’eau qui jaillissait de la douche soit parfaitement atteint, ce qui prenait très exactement 16 minutes. Derrière la porte close, la maisonnée s’était réveillée. Elle entendait le bruissement des habits, le martèlement des pas, les pleurs d’un petit, les cris d’un autre, le tonnerre sourd d’un parent agacé. Elle noua la serviette sous ses aisselles et contempla son reflet dans la glace. Comme chaque fois, elle se rappela les paroles d’Heurtebise le chauffeur de l’Orphée de Cocteau: “Les miroirs sont les portes par lesquelles la mort vient et va. Du reste, regardez-vous toute votre vie dans un miroir, et vous verrez la mort travailler, comme des abeilles dans une ruche de verre.” Du reste, elle trouvait que la trentaine lui allait plutôt bien, et lui était reconnaissante de l’avoir libérée de la crainte d’être trop jeune pour être prise au sérieux. Elle tenta un instant de retrouver dans son reflet ses traits de jeune fille, d’imaginer ses joues plus rebondies, sa peau plus lisse, ses cheveux plus soyeux, son regard plus grave. Elle sourit à son reflet, plissant légèrement son nez dans une expression qui la lierait pour toujours à cette étrange petite fille qui savait en un millième de seconde passer du rire le plus solaire aux larmes les plus torrentielles. De l’autre côté de la porte, la tension était montée d’un cran: les chaussettes cherchaient vainement leurs jumelles au fond du panier à linge, le biberon du matin était résolument trop tiède, une bille arc-en-ciel avait été égarée, et le fourbe cahier de mathématique avait attendu la dernière minute pour révéler un recoin insoupçonné à réviser pour l’interro du matin. Elle pris soudain conscience que ces contrariétés du quotidien l’auraient faite sourire il y a encore quelques années, quelques mois peut être. Elle aurait eu envie de les raconter avec de grands gestes, forces mimiques et une kyrielle de détails à ses collègues sans enfant à la machine à café dans une sorte de one-women show catharsique. Au lieu de cela elle sentait l’air se raréfier, une sourde lassitude l’envahir, sa poitrine se serrer et chaque son devenir une lame aiguisée pour son tympan. Elle posa doucement la main sur le verrou, comme pour s’assurer qu’il était bien fermé et se força à respirer calmement. Une inspiration pour quatre battements cardiaque, une expiration pour quatre battements cardiaque. Il lui fallait un mode d’emploi même pour respirer, même pour vivre? Une dispute éclata de l’autre côté de la porte, un adolescent avait posé une question dérisoire à un père frustré de n’avoir pas le temps de lui répondre. Elle entendait le froissement du coupe-vent sur lequel on glissait un lourd cartable, elle entendait des pas lourds d’incompréhension et de déception. Elle ouvrit brusquement la porte de la salle de bain:

-“Attends! lança-t-elle à son fils. Il se retourna, le regard interrogateur.

– Je voulais simplement te souhaiter une bonne journée”.

Le jour où il était né, quelqu’un lui avait dit que le soleil sur les dessins d’enfant étaient le symbole du regard que ceux qui les aimaient portaient sur eux. Elle ne croyait pas trop à cette psychologie de comptoir, mais s’était depuis ce jour efforcée de regarder ses enfants de cette façon si particulière, si puissante, celle dont on a besoin pour que sa voix atteigne les derniers rangs d’une salle de théâtre, celle qu’elle ne sortait que pour les grandes occasions tant elle avait l’impression de se déverser dans le regard de son interlocuteur, en espérant qu’elle les réchauffe chaque jour et les drape de son amour. Il esquissa un sourire, mi-amusé, mi-ému: il aimait profondément les lubies de sa mère, cette façon qu’elle avait d’accorder de l’importance aux détails, de vivre la vie si intensément qu’elle s’en rendait parfois malade.

La porte claqua et elle se faufila jusqu’à sa chambre. Elle enfila en hâte, son pantalon de la veille, ses chaussettes de la veille, le tout assorti d’un tee shirt et de sous vêtements qui surnageaient sur le haut du panier de linge propre et entra dans la cuisine.

…….

La soupe aux cailloux était presque à point. Tout le secret de la recette résidait dans le juste dosage de l’eau qui devait transformer la terre en une bouillasse crémeuse, ni friable, ni diarrhéique. Du haut de ses huit ans, elle donnait de sévères instructions à ses commis du jour: “Que vois-je? Vous n’avez pas pris la peine de tamiser la terre? Et cette herbe ne me semble pas fraîchement coupée? Où avez-vous appris à choisir vos cailloux?”. Elle renvoya un petit arracher de l’herbe, et un autre chiper un peu de ce terreau bien noir que sa mère destinait aux rosiers, “pour donner une belle couleur”, avait-elle annoncé d’un air docte. Puis annonça à la petite troupe qui s’affairait qu’elle serait à son bureau pour le reste de l’après midi. C’était un minuscule bouleau pleureur, tapi derrière le grand cerisier, qui avait l’honneur de lui servir de boudoir. Un bouleau pour brainstormer, voilà qui lui paraissait d’une cohérence rassurante. Sous l’enveloppant feuillage, elle gardait son trésor: une collection des plus vigoureux rejetons qu’elle ait extrait ce printemps du parterre des fiers marronniers. Malgré les soins maternels dont elle les entourait, ils persistaient à dépérir, ce qui la remplissait d’amertume: Pas une once de gratitude pour son arrosage assidu ni pour les longs discours dont elle les gratifiait (et qu’on disait si bon pour l’épanouissement des plantes), pas même un peu de considération pour les cendres qu’elle était allée chercher encore fumantes au fond du barbecue pour tenter de reconstituer pour ses protégés un environnement semblable aux flans si fertiles des volcans. Elle se sentait bien dans cet abri, assise sur l’angle que le tronc formait d’une façon bien opportune, à la fois si loin de tout et si présente au monde. Toute à sa rêverie, elle cassa une fine branche du troène voisin. Elle l’écorça doucement, goûtant du bout des doigts l’humidité du bois ainsi mis à nu, puis l’enroula sur lui-même en entortillant plusieurs fois l’extrémité sur elle-même. Demain, il serait sec et ornerait peut être un de ses poignets. Elle eu une bouffée de tendresse pour cette nature généreuse qui semblait lui prodiguer tout ce dont elle avait besoin. C’est alors qu’elle sentit qu’elle était prête à rejoindre les autres.

…….

La porte de l’école était encore close. Devant la grille, l’attroupement des parents-toujours-en-avance s’impatientait. Il est vrai que ce léger crachin printanier faisait grelotter ceux qui avait trop impatiemment remisés leurs anoraks. Ses petits sautaient joyeusement dans les flaques sous l’oeil désapprobateur d’une vieille nounou. Elle sentait que la vieille attendait un faux pas, une éclaboussure plus franche, une chute humide, pour laisser tomber le couperet de sa remarque triomphante. Elle lança alors un vague “attention les enfants, je n’ai pas de rechange pour vous changer si vous vous mouillez”. La vieille détourna le regard, un peu frustrée de cette occasion perdue de dispenser ses précieux conseils. Tout à leur jeu, les petits n’avaient rien entendu, et elle le savait. En face d’elle, une mère regardait dans sa direction, le regard vide, comme si elle avait été transparente et que la femme contemplait le paysage au delà. Elle se demanda un moment si c’était une façon de l’observer à la dérobée puis finit par la saluer pour mettre un terme à cette étrange présence. Une autre mère lui adressa un petit salut de la tête en articulant un bonjour inaudible. Elle lui répondit par un léger sourire. Elle observa alors attentivement la troupe amassée: le regard creusé de la mère alourdie par sa grossesse presque à terme et cette façon qu’elle avait de poser sa main douloureusement sur le bas d’un ventre sûrement plus dur qu’il ne devrait être, le brillant des longues chaussures de ce père qui partait travailler et que ternissait chaque goutte de pluie, les légères traces de peinture dans la chevelure de cette jeune mère dont le déménagement était imminent, le rire trop peu discret de ce papa récemment redevenu célibataire, les gestes hésitants de cette toute jeune maman qui tentait d’empêcher son nouveau-né de se recroqueviller un peu plus profondément dans les replis du porte bébé. Et puis derrière le toboggan, il y avait cette mère dont elle ne pouvait soutenir le regard, parce qu’elle n’avait pas le courage de plonger dans l’abîme de sa tristesse et de laisser un peu de cette mare de désespoir l’envahir. Dans sa tête, les mots qu’elle aurait voulu prononcer se pressaient si nombreux qu’aucun ne parvenait à passer l’étroit goulot de son larynx. D’un pas lourd, la directrice ouvrit enfin la porte. Les enfant s’y engouffrèrent dans un grand cri d’enthousiasme comme dans un trou noir avalant ses proies scintillantes.

…….

Elle ne rêvait pas: c’était bien une pantoufle qu’elle venait de recevoir sur la tête juste avant que le portail ne se referme sur ses pas. Le sourire tendre de sa mère lançant l’absurde projectile lui avait fait conclure, passé l’instant de surprise, que son geste était plein de bienveillance: c’était pour elle une façon de lui intimer de vivre l’évènement imminent pleinement, sans se retourner, peut être aussi de l’assurer une fois encore de sa pleine confiance. La pauvre, si seulement elle savait la vérité, si seulement elle savait que l’heure n’était plus à la confiance mais au miracle. Cette nuit, elle avait sangloté des heures durant, sans parvenir à trouver le sommeil, torturée à l’idée que les heures de son imposture étaient désormais comptées. Sa mère était restée près d’elle, caressant doucement sa chevelure baignée de larmes, sans vraiment comprendre, espérant y voir le paroxysme naturel de nombreux mois de tension. Bientôt tout le monde saurait qu’elle a menti, qu’elle ne méritait ni leurs éloges, ni leur affection. Elle s’était finalement effondrée de fatigue alors que perçaient les premiers rayons de soleil. Ces tout derniers jours de printemps faisaient du ciel une palette d’artiste, géante et chamarrée, et chargeait l’air d’un irrésistible parfum de vacances. Elle attendait le bus, contemplant les efforts de la nature pour alléger son fardeau. Pourtant elle le savait: des gens meurent, même les jours où il ne pleut pas. Elle monta dans le bus en songeant à la façon dont un jour peut être elle raconterait cette misérable journée à ses enfants. Elle leur dirait qu’il faisait beau, qu’elle vêtue de bleu et qu’elle avait reçu une pantoufle sur la figure, ça leur arracherait un sourire pour sur. De la honte qui faisait ployer ses épaules, de son teint blême, de ses yeux rougis, elle ne dirait rien. Autour d’elle, les conversations bruissaient plus vite que d’habitude, les rires fusaient plus fort, la tension était palpable: tous avaient conscience de vivre un instant mémorable mais elle seule aurait voulu s’envoler tel Jonathan Livingstone pour embrasser l’immensité rougeoyante. C’est à ce moment que s’imposa dans son être l’insidieux vertige du libre arbitre: franchirait elle ce matin là avec cette jeunesse insouciante une fois encore les grandes portes du lycée? Rejoindrait elle à leurs cotés la table qui portait son nom? Tracerait elle sur la feuille vierge les mots qui feraient d’elle une bachelière? Jamais les choses ne lui avaient paru aussi claires: elle était condamnée à écrire la page blanche de son existence.

…….

La porte venait de se refermer sur sa respiration haletante. Monter quatre à quatre les étages qui la séparaient du sol était pour elle une façon de célébrer le commencement de sa deuxième journée: celle où les enfants étaient à l’école. Sur le chemin du retour, elle avait croisé une poignée d’écoliers retardataires accompagnée du flot sérieux et pressé des travailleurs. Elle qui n’était ni retardataire, ni sérieuse, ni pressée, remontait à contre courant cette masse humaine tout en emplissant ses poumons de l’air frais du matin et exposant son visage à la douce brumisation de la pluie légère. Elle mis à chauffer l’eau du litre de thé qu’elle siroterait toute la matinée. Ce petit rituel lui rappelait le temps pas si lointain où elle avait des collègues avec qui évoquer la météo, et où être assise tout la journée devant un ordinateur à réaliser des taches ni urgentes ni importantes était appelé “travail”. La maison ressemblait à un champ de bataille dont elle s’amusait parfois à reconstituer à la façon d’un détective quelles avaient été les forces à l’oeuvre: les courants migratoires des playmobils, la diaspora des Kaplas, les tâtonnements vestimentaires de ses enfants qui laissaient dépasser de chaque tiroir les recalés du jour, les trésors du parc maladroitement dissimulés sous les oreillers. Elle venait parfois au secours d’une pièce de Monopoly orpheline, et imaginait d’émouvantes retrouvailles avec les autres membres de la boite de jeu, ou condamnait impitoyablement une pièce de deux centimes au souffle chaud de l’aspirateur en se demandant naïvement si cela pourrait être aussi subversif que de brûler un billet de 500 euros. Elle ouvrait grand les fenêtres pour laisser entrer l’air frais du dehors, elle faisait propre, dans sa maison et dans sa tête. “Le travail est l’amour rendu visible” disait Khalil Gibran et pendant de longues années, elle s’était efforcée de s’acquitter de ces taches avec tout l’amour et toute la joie dont elle était capable. Pourtant, elle sentait depuis quelques temps déjà un feu intérieur la ronger. Un étrange petit démon lui murmurait sans cesse de se hâter, encore et toujours, de s’acquitter de ces tâches répétitives aussi rapidement que possible. Il lui faisait miroiter les délices d’une existence où elle aurait laissé son rocher de Sisyphe en bas de la pente (où il se sentait manifestement si bien) et où elle aurait continué sa route sans y prêter attention. Ce démon la détournait de la vie simple dont elle avait toujours rêvé pouvoir se satisfaire en lui parlant d’un quotidien aussi exaltant qu’épuisant. Se pourrait-il qu’il soit son ange gardien? Nous est-il seulement possible de distinguer le feu ravageur, celui qui apporte mort et désolation, du feu protecteur force de vie et de sécurité? se demandait-elle silencieusement. Pis encore, elle savait que ces antagonistes n’étaient que les facettes d’un même objet, qu’en toute chose résidait une part d’ombre et une part de lumière. Le claquement sec de la bouilloire parvenue au terme de sa mission la tira brutalement de sa rêverie.

…….

Sa mère portait précautionneusement une lourde casserole de lait brûlant, mousseux et frémissant, qu’elle versait doucement dans les bols au milieu des volutes de fumées. Elle l’avait retiré du feu un instant seulement avant qu’il ne déborde, pour le plus grand plaisir de ses enfants qui transformaient alors mentalement le breuvage en une précieuse potion. Le café-au-lait-chaud-tartines était le repas des jours-pas-comme-les autres, celui des tous premiers soirs de vacances en gîte où les placards sont trop vides, celui des soirs où leur mère était trop lasse pour cuisiner longuement des légumes si peu consensuels, celui des soirs où on avait envie d’être ensemble, simplement. Longtemps avant la naissance des enfants, il avait aussi été le repas bon marché d’un jeune couple sans le sou et celui d’étudiants trop studieux qui bravaient le règlement intérieur de la résidence en utilisant un petit camping-gaz dans leur piaule. Chaque membre de la famille avait sa manière particulière de déguster son café au lait: café chaud sur lait, lait brûlant sur café froid, moitié café moitié lait, nuage de lait dans café noir. Du haut de ses cinq ans, elle n’avait le droit qu’à un soupçon de café dans son lait, et poussait la gourmandise jusqu’à ajouter deux gros morceaux de sucre au mélange ce qui lui valait la sempiternelle désapprobation d’une amie dentiste de sa mère. Elle n’avait d’ailleurs pas daigné desserrer les mâchoires la dernière fois que cette amie avait tenté d’inspecter sa dentition et de lui extorquer la promesse d’abandonner le réconfort de son pouce avant son sixième anniversaire. Ce soir là, elle humait son café au lait humant par dessus le lourd bol en grès que son père avait accepté de lui prêter. Ses doigts sentaient la matière douce aux rugosités minuscules se réchauffer doucement au contact du mélange. Elle plongea sa tartine précautionneusement dans le lait brûlant, elle vit l’excédent de beurre se dissoudre instantanément et former de petites bulles jaunes à la surface, et observa la montée du liquide dans le pain qui se gorgea comme une petite éponge. Tout l’art consistait à guetter le moment idéal pour extraire la tartine, suffisamment tard pour que le lait ait ramolli les aspérités d’une croûte trop bien cuite, suffisamment tôt pour que l’extrémité réduite en bouillie ne se détache du reste. Encore quelques bouchées et la première tartine était engloutie, ainsi que la seconde. Elle se sentait repue, emplie d’une chaleur bienfaisante. Alors que de prudentes lampées lui apprirent que le breuvage avait suffisamment refroidi pour être directement avalé, elle plongea son nez dans le grand bol comme au fond d’un puits sans fin.  

…..

To be continued…

Crédits photo Yann Jéguard Flickr 

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