Parlons sexe

La semaine dernière est paru sur le Figaro un article dans laquelle la“philosophe” et “sexologue” Thérèse Hargot donnait sa lecture desrécentes agressions sexuelles au collège Montaigne : Visionnage contraints de contenus pornographiques, attouchements, jamais encore cette violence adolescente n’avait à ce point fait l’objet d’un traitement médiatique d’une telle ampleur.

S’agit-il là d’une prise de conscience tant attendue que la triste banalité de ces faits ne les rendaient pas pour autant acceptables ? Ou du désir d’aucuns de pouvoir enfin exposer leur théorie personnelle de l’apocalypse juvénile autrement appelée théorie du “pourquoi c’était mieux avant”?

Quoi qu’il en soit, pour Thérèse Hargot, les coupables sont tout désignés! Non non, il ne s’agit pas de ces jeunes garçons qui, à l’âge du discernement (à l’âge où – pour mémoire – d’autres se sont retrouvés auditionnés par la police pour n’avoir pas été “Charlie”) ont pourtant décidé de ne pas tenir compte du consentement d’autrui pour leur imposer des violences sexuelles. Non non non, pour Thérèse Hargot, conformément à la culture du viol dans laquelle nous baignons, ces garçons sont d’abord les victimes de :

1- La pornographie

Je cite: Nous savons depuis longtemps que les adolescents consomment des images pornographiques, nous savons qu’elles sont de plus en plus violentes, nous savons qu’elles conduisent à des agressions à caractère sexuel dont les jeunes filles sont les premières victimes.

2- Internet

Je cite: La curiosité sexuelle n’est pas un phénomène nouveau, ce qui fera dire à certains «ça a toujours existé!» Le développement de l’industrie pornographique avec Internet et l’ultra-accessibilité des images qu’elle diffuse au travers des moyens de télécommunication l’est, en revanche.

3- Et surtout surtout surtout : le féminisme

Je cite: En même temps, on a élevé les enfants avec le slogan «ton corps t’appartient». Mais s’il m’appartient, j’ai le droit d’en faire ce que je veux! Et si je veux le vendre, qui peut me l’interdire? Les slogans de la pensée féministe qui furent utilisés pour défendre le droit à la contraception ou à l’avortement ont impacté notre société et ont, d’une certaine manière, contribué à chosifier le corps. On se trouve ainsi dans une impasse idéologique.

Je ne reviendrai pas sur la question de la responsabilité potentielle des images visionnées sur les actes des personnes qui les ont visionnées: c’est une telle négation du libre arbitre que je les considère comme une insulte à la pensée humaine. Que des images puissent être traumatisantes en revanche, je ne le nie pas. D’où la nécessité de garder ouvert en permanence avec ses enfants la possibilité d’un dialogue sur les contenus auxquels ils pourraient être exposés, contenus pornographiques certes mais pas que (par exemple, je pense que mes enfants auraient besoin d’un petit débriefing après avoir entré “Syrie” sur Google Images…).

Pour le reste, je sais ce que vous allez me dire: “tu te plains de ces propos réacs? ben t’avais qu’à pas aller lire le Figaro!”

Sauf que… c’est un tweet en réponse à celui dans lequel je partageais l’article en question qui m’a décidée. Ce tweet ou plutôt cet échange de tweet disait en substance “Sexologue et propos réacs ce n’est pas compatible!!”car effectivement, il y a derrière cette intervention (qu’elle ait été publiée dans le Figaro ou ailleurs n’y change rien…) quelque chose de l’ordre de l’escroquerie intellectuelle.

Tout d’abord, vous l’aurez remarqué, j’ai mis “philosophe” et “sexologue” entre guillemets.

Pourquoi? Parce que ces deux professions ont en commun de ne nécessiter aucun diplôme préalable. Personnellement, je connais des docteurs en philosophie, des professeurs de philosophie, des chercheurs en philosophie, des historiens de la philosophie mais des philosophes, je n’en connais pas (du moins pas des vivants, et ne venez pas me parler d’BHL! Pitié!!). Quant aux sexologues, il n’existe en France à ce jour aucune réglementation pour cette profession, qui semble néanmoins très majoritairement incarnée par des membres du corps médical: soit par des médecins, soit par des professionnels de santé (psychologue, sage femme, infirmière, kinésithérapeute, pharmacien). Quelques non-médecins sont également représentés, essentiellement issus de la sphère éducative comme en témoigne l’offre de formation actuelle.

Non seulement, ces deux métiers ne nécessitent officiellement aucune qualification pour être apposés sur son CV mais ils bénéficient également d’un a priori social très positif. Quand on vous dit “philosophe”, vous pensez “intellectuel”, “pertinent”, “cultivé”, “ayant une bonne capacité d’analyse”, “capable de recul sur les situations”, “capable de penser au delà des préjugés moraux”. Quand on vous dit “sexologue”, vous pensez “thérapeute” (sinon médecin!), vous pensez là encore “détenteur d’un savoir peu accessible”, “détenteur d’une expérience liée à sa pratique”, “personne de confiance”, et là encore vous pensez “capable de penser au delà des préjugés moraux”.

Cette d’association d’idées nous semble banale, naturelle, intuitive.Pourtant elle est fausse dans le cas général comme dans le cas particulier.

Il est faux de penser d’une façon générale qu’un intellectuel, philosophe, universitaire ou thérapeute est délivré de ses préjugés moraux, tout comme il est faux de penser que la science est dénuée de croyances, de partis pris, de préjugés. Le “fait” pur n’existe pas, ce sont les théories auxquelles nous nous référons, les savoirs que nous avons acquis précédemment et que nous choisissons de convoquer pour les lire qui leur donnent du sens (c’est entre autres la raison pour laquelle lorsqu’un enfant et un biologiste regardent la même chose au travers d’un microscope, ils ne VOIENT pas la même chose). Il existe des domaines de la science où certaines théories, parce qu’elles sont suffisamment anciennes et ont été suffisamment discutées, ont fini par faire consensus, mais c’est loin d’être le cas tout le temps!

Il est également faux de penser qu’une personne en particulier parce qu’elle se revendique intellectuelle, universitaire ou émanent d’une sphère équivalente a forcément plus raison que vous. Et que si vous n’êtes pas d’accord avec elle, c’est d’abord et surtout parce que vous êtes ignorant. Dans le cas de Thérèse Hargot, une simple visite de son blog m’a appris qu’elle était intervenante à l‘Université d’été de La Manif Pour Tous, fondatrice d’une association “Love Génération” très ancrée dans les milieux catholiques qui la citent et l’invitent. Elle évoque aussi assez longuement sur son blog comment son éducation catholique très puritaine a pu influencer sa pensée. Dans son blog se succèdent donc  sous une apparence branchée et moderne, les thèmes chers à l’éthique catholique conservatrice: sacralisation de la mère au foyer, virginité avant le mariage,diabolisation des moyens de contraception, pathologisation du non-désir d’enfantréprobation de la masturbation, déni de l’homosexualité. Sur son blog (version expurgée d’un précédent aux accents homophobes et réactionnaires bien plus assumés), Thérèse Hargot s’y présente comme une progressiste luttant contre la “morale bourge judéo-chrétienne” se donnant comme objectif de répondre aux questions de ses lecteurs (bizarrement tous très conservateurs et très catholiques!). Pour toutes ces raisons, Thérèse Hargot n’est ni une scientifique, ni une thérapeute, tout au plus pourrait-elle prétendre au titre de directrice de conscience ce qui rendrait hommage aux services qu’elle est à même de rendre au sein de la communauté chrétienne conservatrice.

Mon propos pourrait s’arrêter ici. Pourtant, il me semble important de revenir sur une autre raison qui ont pu faire dire à certains qu‘il y avait une forme d’incohérence à se dire “sexologue” tout en développant un discours empreint d’idéologie catholique conservatrice.

J’ai déjà évoqué plus haut les associations d’idées (les préjugés d’une certaine façon!) qui entourent les professions de sexologue et de philosophe, je pense que nous cultivons également un préjugé majeur à l’égard de l’idéologie catholique conservatrice et celui tient en quelques mots: nous pensons assez banalement que le discours sur le sexe est tabou dans cette communauté. Nous pensons que l’idéologie chrétienne a fait du sexe un impensé, un thème qui ne faut pas évoquer, autour duquel un culte du secret est cultivé, qui doit être confiné à l’intimité de la chambre à coucher des couples mariés. C’est une erreur majeure!!

Penser cela c’est oublier comment l’Eglise a depuis, le Moyen Age et d’une façon accrue à partir du XVIème et XVIIème siècle, progressivement promu le discours sur le sexe dans un mouvement de recentration de tous les péchés sur le seul péché charnel, exigeant de ses fidèles un examen de conscience approfondi au cours desquels ils devaient interroger leurs pulsions, leurs pensées, et jusqu’à leurs rêves, et dont il devait rendre compte auprès de leur confesseur. Je ne résiste pas évidemment à l’envie de vous citer quelques lignes de l’Histoire de la sexualité de Michel Foucault dont j’essaie bien maladroitement jusqu’ici de vous résumer la pensée:

La Contre-Réforme s’emploie dans tous les pays catholiques à accélérer le rythme de la confession annuelle. Parce qu’elle essaie d’imposer des règles méticuleuses d’examen de soi-même. Mais surtout parce qu’elle accorde de plus en plus d’importance dans la pénitence – et aux dépens, peut être, de certains autres péchés – à toutes les insinuations de la chair: pensées, désirs, imaginations voluptueuses, délectations, mouvements conjoints de l’âme et du corps, tout cela désormais doit entrer, et en détail, dans le jeu de la confession et de la direction. Le sexe, selon la nouvelle pastorale, ne doit plus être nommé sans prudence; mais ses aspects, ses corrélations, ses effets doivent être suivis jusque dans leurs rameaux les plus fins: une ombre dans une rêverie, une image trop lentement chassée, une complicité mal conjurée entre la mécanique du corps et la complaisance de l’esprit: tout doit être dit. […] Ce projet d’une “mise en discours” du sexe, il s’est formé, il y a bien longtemps, dans une tradition ascétique et monastique. Le XVIIème siècle en a fait une règle pour tous. 

Sur ce, je vous laisse méditer sur le poids des apparences, l’urgence de la diffusion et mise en réseau des savoirs et aussi sur les dérives d’une société qui valorise trop souvent l’information creuse, vendeuse, immédiatement consommable et manipulatrice.

Crédits photo Denis Bocquet

Publicités

Une réflexion sur “Parlons sexe

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s