Les préjugés au feu, les psychanalystes au beau milieu!*

* plagiat éhonté de cette chanson, aux paroles bien heureusement démodées, mais qui suscite toujours autant d’enthousiasme côté élève à l’approche des vacances…

Courte contribution aujourd’hui, qui prend la forme d’un petit coup de rage contre un livre dont on m’avait dit tant de bien et dont le titre alléchant « Nous sommes des parents formidables » écrit par J. Epstein en 2009 me laissait présager optimisme et bienveillance. Peut être qu’au final, on m’en avait dit trop de bien, ou peut être que j’en attendais trop d’optimisme et de bienveillance… lassée que je suis de lire des propos visant à infantiliser les parents, à les persuader de leur propre incapacité, du quasi-danger qu’ils représentent pour leur enfant en dépit de toute leur bonne volonté pour être des parents « suffisamment bons »…

Nous-sommes-des-parents-formidables

Je ne vous détaillerai pas le contenu du livre, qui est d’ailleurs désormais disponible au prêt à la Bibliothèque volante des Vendredis intellos, je vous en livrerai simplement le paragraphe qui m’a conduite à la fulmination. Un simple détail pour que vous puissiez comprendre le propos: l’auteur ponctue son livre de témoignages, réels ou inventés… c’est un de ces derniers que je vous donne à lire ci-dessous.

Un drame dans ma vie vient de se produire, peut être un deuil: papa a décidé de récupérer sa femme! Depuis plus d’un an, pour moi, tout allait bien: mes parents avaient installé mon lit dans leur chambre, à côté du leur et même, de temps en temps, j’avais le droit de revenir dormir entre eux, comme au début!

Mais, aujourd’hui, c’est un vrai cataclysme! La décision de papa semble irrévocable: à partir de ce soir, je dors dans ma chambre, un point c’est tout! Bien sûr, en me mettant au lit, ils m’ont fait le coup de la petite histoire, de la lampe bleue qu’on laisse allumée, de la porte entrouverte… mais quand même, je n’en menais pas large!

En plus, pas longtemps après, j’ai entendu des bruits bizarres qui venaient de leur chambre, des bruits que je ne connaissais pas avant! Vous avouerez qu’il y a là de quoi être inquiet! Heureusement, comme je vais à la crèche, quand je traverse des situations difficiles, je peux prendre conseil auprès des copains. Surtout qu’il y en a des plus vieux qui ont déjà fait beaucoup d’expériences.

J’ai profité d’une réunion où on nous avait tous installés côte à côté dans un Baby Relax pour exposer mon cas. Aussitôt, l’un des vieux (je crois qu’i a presque deux ans) m’a confié avoir été confronté au même problème et trouvé une solution formidable pour que les choses rentrent dans l’ordre: pleurer! 

Il m’a dit: « Tu vas voir, c’est très simple, pour retrouver ta place dans la chambre de tes parents, tu pleures et ça marche à tous les coups! C’est obligé, parce que c’est une question de « zoreilles ». Papa et maman ils n’ont pas les mêmes « zoreilles »: maman, elle a des « zoreilles » faites pour ne pas entendre un marteau-piqueur dans la rue, mais entendre quand tu te retournes dans ton lit… alors que papa, lui, il a des « zoreilles » faites pour dormir! Pleure dans ta chambre le plus longtemps possible et, après, il n’y a qu’à attendre! » […]

Eh bien, ça a été un succès immédiat ou presque! Maman avec ses « zoreilles » en éveil a tout de suite entendu, elle a réveillé papa qui dormait déjà et lui a dit: « tu entends? Le petit, il pleure!!! » Mais à ce moment là, l’affaire a failli mal tourner car papa a juste ouvert une paupière et a répondu: « Quand il en aura marre, il s’arrêtera! », puis il s’est rendormi. […]

J’ai donc persévéré dans l’effort, pleurant de plus en plus bruyamment, et le fait est qu’au bout de dix minutes maman a re-réveillé papa mais, là, elle n’a pas réussi: il ronflait! Illico, maman a eu une excellente idée: « je vais le faire dormir entre nous, ça va le calmer! »  Initiative géniale car dès que je me suis retrouvé dans leur lit (c’est-à-dire à ma place!) j’ai arrêté de pleurer et je me suis assoupi.

Mais, quelques minutes plus tard, alors que je ne dormais pas encore tout à fait, j’ai assisté à une scène étonnante: papa s’est réveillé de nouveau, a ouvert l’autre paupière et, en me voyant a dit: « Qu’est-ce qu’il fait là? » Papa est quelqu’un de très important, il travaille beaucoup, et le lendemain il avait une réunion capitale à son bureau! En clair: il fallait qu’il dorme! Alors, il est sorti de son lit et a grommelé: « Je vais dormir dans le canapé du salon! »

J’ai faille crier de joie, mais je me suis retenue, pour ne pas trop attirer l’attention! De toute façon, j’avais gagné… » p.95-97

Je vous le fais dans l’ordre:

  • NON, un homme n’a pas à « récupérer sa femme », pour la simple et bonne raison qu’elle n’est pas un objet, et qu’elle ne lui appartient pas.
  • NON, un père n’a pas à prendre seul la décision de faire dormir un enfant ici ou là. Comme toutes les décisions éducatives, elles se prennent à deux, elles se prennent dans le respect du point de vue et du ressenti de l’un et l’autre des parents.
  • NON, les parents qui proposent à leur enfant une histoire et une veilleuse avant de dormir, ne font pas cela pour l’arnaquer, pour le tromper, pour le faire taire, mais juste en espérant que celui-ci se sente mieux, s’endorme serein, juste parce qu’ils l’aiment et ont le souci de leur petit.
  • NON, si les parents proposent à leur enfant de dormir dans son lit et dans sa chambre, ce n’est pas juste pour pouvoir faire l’amour. Dans la pyramide de Maslow du parent, il y a d’abord: dormir, puis dormir sans les couinements de leur bébé à côté (oui, les bébés couinent, vous l’ignoriez?), puis dormir dans les coups de pieds de leur bébé à côté, éventuellement dormir en ayant pu prendre une douche avant, le reste vient ensuite…
  • NON, avoir le lit d’un enfant dans la chambre n’empêche pas les parents de faire l’amour. Je ne parle pas de lui infliger des « bruits bizarres » dont l’auteur nous gratifie, mais juste de faire preuve d’un minimum de créativité… un minimum. Rappelez-vous du temps où vous étiez adolescents: ne pas avoir de lit chaud à proximité était-il vraiment un problème?
  • NON, aucune crèche ne met les bébés de 1 an et plus dans des Baby relax (i.e. des transats), ou alors va falloir qu’on m’explique (les miens ont tenté de s’en évader dès 4 mois, j’en ai même eu un qui faisait des bonds avec à grand renfort de coups de reins…)
  • NON, la crèche n’est pas un lieu de partage d’expérience, pour la simple et bonne raison que pour partager une expérience il faut pouvoir la dire, ce qui – sauf cas exceptionnel- n’est pas le cas à un an. La crèche est peut être un lieu d’expérimentation sociale (les enfants y expérimentent les relations sociales avec d’autres enfants et d’autres adultes) mais ils n’y fomentent pas (ni ici ni ailleurs) dans l’ombre des complots pour asservir leurs parents.
  • NON, les mères n’ont pas de « zoreilles » faites pour se lever la nuit pendant que leur mec roupille à poings fermés. Il y a des parents qui ont le sommeil léger, d’autres moins. Il y a aussi des parents qui se sont tellement et tellement levé la nuit qu’ils finissent par avoir le sommeil léger. Chez nous, c’est Mr Déjanté qui a toujours entendu les enfants se retourner, alors que moi je dormais peinard, et pourtant ce n’est pas faute d’avoir essayé…
  • NON un bébé ne pleure pas pour emmerder ses parents, tout comme il ne s’arrêtera pas parce qu’il en aura « marre ». Il pleure parce que c’est sa façon à lui de s’exprimer, de nous dire qu’il n’est pas à son aise, qu’il est inquiet, qu’il a froid, qu’il se sent seul… il s’arrêtera peut être d’épuisement, ou de renoncement, mais plus certainement il s’arrêtera parce qu’il se sentira sécurisé.
  • NON, on n’est pas une personne « importante » parce qu’on travaille beaucoup. Les parents ne sont pas moins « importants » parce qu’ils décident de rester à la maison pour s’occuper de leur enfant et je dois dire par ailleurs que cette occupation n’est pas particulièrement connue pour être reposante.
  • NON, un enfant ne cherche pas à séparer ses parents. Un enfant est heureux quand il est entouré, choyé, quand ses parents sont heureux et quand il n’a pas peur que tout ce bonheur s’en aille du jour au lendemain. Si les parents interprètent ces demandes d’attention, de soin, d’affection comme une façon de les séparer… ben j’ai un peu l’impression que c’est leur problème à eux, et non à l’enfant…
  • NON, un enfant ne cherche pas à « gagner »ses parents, tout comme les parents ne devraient pas non plus chercher à « gagner » leur enfant. On parle ici d’une relation humaine, interpersonnelle, le but n’est pas qu’il y ait des « gagnants » et des « perdants », mais que tout le monde s’enrichisse et grandisse au contact de l’autre, c’est à dire que tout le monde soit gagnant.

Tout ceci me semble donc un résumé fort condensé des présupposés éducatifs et sociétaux à propos de l’enfant et de sa relation à sa mère et à son père, que l’héritage psychanalytique et patriarcal français a produit, qui fait de l’enfant un pervers égocentrique en puissance, de la mère une pauvre chose contrôlée par ses hormones et du père l’héroïque capitaine du navire, totalement désaffectivé, et qui n’a pas le droit d’échouer ni même de flancher sous peine d’y perdre sa virilité.

Il serait peut être temps d’en changer non?

Article initialement publié sur le site des Vendredis Intellos

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