Nous sommes tous des enfants-rois

Le thème de « l’enfant-roi » est inépuisable: pas une semaine sans qu’une revue ou une émission nous mette en garde contre cette gangrène prétendument née au siècle des Lumières lorsque « l’enfant » aurait commencé à être considéré autrement qu’un petit animal inachevé et bon à rien (vous reconnaîtrez peut être au travers de mes mots un grossier résumé de l’hypothèse de Philippe Ariès, développée dans son célèbre ouvrage L’enfant et la vie familiale sous l’Ancien Régime, depuis souvent remise en questions comme ici par exemple), et qui aurait surtout ravagé la société après mai 68 où la jeunesse, après avoir bruyamment réclamé son droit à choisir elle-même son existence (et puis quoi encore?), se serait mis en tête de se reproduire en faisant siennes les thèses de Dolto (selon laquelle « L’enfant est une personne ») sacrant par là-même l’enfant roi (et plongeant du même coup le reste de la société dans le chaos).

Une lecture fort intéressante (merci Stéphanie de cet heureux conseil) vient de me fournir l’occasion providentielle de renouveler le traitement de ce sujet en le prenant au pied de la lettre.

J’ai donc le plaisir de vous présenter Naître et grandir au XVIIe siècle, le récit véritable d’une sage-femme, 1642, suivi du « journal pédiatrique » de Jean Héroüard, années 1601-1602. 

Dans ce livre, Louise Bourgeois raconte comment elle est entrée au service de la reine Marie de Médicis et comment se sont déroulés les divers accouchements de cette dernière. Jean Héroüard y décrit par la suite les soins pédiatriques donnés pendant les deux premières années de vie du Dauphin, le futur roi Louis XIII, né le 27 septembre 1601.

Résumer la richesse de ces extraordinaires témoignages en quelques lignes est quasiment mission impossible, voici donc les principaux éléments qui ont retenu mon attention.

1- La tension sage-femme/médecin existait déjà au XVIIème siècle

Les études de médecine étant interdites aux femmes en France jusqu’en 1868, la querelle entre médecins et sage femmes représentait – de façon encore bien plus accrue qu’aujourd’hui – une tension entre un groupe de femmes et un groupe d’hommes (à noter que les études de sage femme n’ont été ouvertes aux hommes en France qu’à partir de 1985).

Toujours du fait de l’inaccessibilité du savoir médical aux femmes, la plupart des sages femmes les plus reconnues étaient également femmes de chirurgien (c’était le cas de Louis Bourgeois, mais aussi de Marie Louise La Chapelle, et Marie Boivin, entre autres…).

A cette époque, les femmes semblaient préférer les sages-femmes aux médecins essentiellement pour des questions de pudeur.

2- L’importance de la relation sage-femme/parturiente déjà reconnue

Tout le début du livre est consacré au récit du choix de sa sage-femme par Marie de Médicis (et de comment Louise Bourgeois a oeuvré pour être présentée à la Reine). L’accent est notamment mis sur le fait que le Roi Henri IV avait choisi pour sa femme une sage-femme qui lui déplaisait et que tout le monde considérait cela comme de fort mauvais présage.

3- On est toujours aussi pressé de laver le nouveau-né au sortir du ventre de sa mère

Le Dauphin, à peine né, se retrouve donc lavé de vin et d’huile rosat ( je suppose: de l’huile dans laquelle on a fait macérer des roses, mais je n’ai pas trouvé beaucoup de détails sur le sujet…).

On lui donne également du vin à boire pour remédier à sa faiblesse suite à sa naissance éprouvante (le travail a duré longtemps).

Ce n’est pas un scoop, mais ces ablutions, auxquelles on a tant de mal à renoncer aujourd’hui encore (alors même que la science a prouvé leur inutilité), me semblent plus relever du rite que de la nécessité médicale et participent dans les esprits à faire d’un petit animal, un petit humain.

4- Les enfants ont en gros le même rythme de développement psychomoteur au XVIIème siècle qu’aujourd’hui

Dans les conditions favorisées (par rapport aux autres enfants de son époque) dans lesquelles a grandi le Dauphin, on note à peu près les mêmes étapes de développement qu’aujourd’hui: des sourires sont notés vers un mois de vie, son éveil et son attention aux paroles sont relevées vers 2 mois, il saisit des objets qu’on lui tend à 6 mois, on lui donne des croûtes de pain à manger vers 7-8 mois, le puériculteur fait état de « colères » à partir de 9 mois, et on rapporte à partir d’un an les manipulations de son sexe par le Dauphin (à noter que la masturbation des bébés semble être un soin classique prodigué par les nourrices, il va falloir que j’éclaircisse ce point…),

L’anniversaire de naissance n’est pas contre pas du tout signalé. Il ne semble ni fêté, ni même l’objet d’une attention particulière.

5- Les dents et le manque de lait, ces problématiques intemporelles

J’avoue que j’ai bien ri en constatant importance dans le récit des grandes thématiques qui obsèdent aujourd’hui les parents, entres autres: les rougeurs sur le corps (aujourd’hui, on se concentre plutôt sur les fesses mais bon…), le transit (le Dauphin est purgé presque chaque jour avec des suppositoires de bougie le premier mois, donc pas très éloigné de nos propres suppos de glycérine…), le manque de lait (on change de nourrice dès qu’on constate que ses seins semblent trop mous… Aujourd’hui on connaît le phénomène des « poussées de croissance » mais on se stresse toujours autant avec cette sensation de « seins vides »…) et puis il y a les DENTS!!!!

Alors là, je vous mets un petit extrait pour être sûre que vous me croyiez…

Lundi 15 avril 1602: Etc., réveillé, endormi par intervalles ; gai, gentil. A six heures, la gencive molle et large. A huit heures et demie, reconnu par la remueuse, qui lui mit le doigt dans la bouche, une dent percée des incisives du côté droit de la mâchoire basse. Il est joyeux outre mesure. Mr Guerin son apothicaire part à dix heures pour en porter la nouvelle au Roi à Fontainebleau. Joyeux, riant, agréable. A cinq heures, j’ai mis mon doigt en sa bouche, l’autre dent des incisives ; du côté gauche. Joué, promené, gazouillé tout le reste du jour. 

6- Des connaissances perdues et retrouvées…

J’ai été très surprise de lire que le Dauphin avait subi une frénotomie dès son premier jour de vie et sur constatation de la nourrice que l’enfant ne tétait pas correctement, preuve (s’il en fallait) que la construction de la connaissance au cours du temps n’est pas un processus linéaire…

7- Principaux remèdes administrés au Dauphin

En vrac : huile d’amande douce (à ingérer ou en friction), huile d’absinthe en friction, vin, sucre candy, beurre en friction sur le visage, moutarde sur les reins, « or battu » (c’est à dire en feuilles je suppose? n’hésitez pas à me corriger si vous savez!) à ingérer, huile d’aneth sur le ventre, huile de laurier, civette sur le nombril, onguent de Tuthie (mélange de préparation à la rose et de beurre), eau de rosée (récoltée sur des végétaux, comme un laurier par exemple), eau dans lequel une corne de cerf a trempé, eau de licorne (préparation à base de corne de narval), sirop violat (sirop à base de violette, recette ici).

Pour les gencives : lard frais bouilli, bougie à mâcher.

Bref, naturopathie power… pour l’efficacité, permettez-moi d’en douter, mais j’ai l’impression que, comme aujourd’hui, cela pouvait donner l’impression aux adultes d’être un peu moins impuissants face aux maux des bébés.

8- Relation parents-enfants

De ce que j’ai lu, le Dauphin voyait ses parents environ deux heures par jour (certains jours plus, certains jours moins). J’ai tout de même failli m’exclamer que c’était bien peu… avant de me rappeler combien nous étions nombreux-ses à confier nos enfants au petit jour pour les récupérer seulement pour le bain (et nous, la nounou ne nous appelle pas en plein boulot pour nous annoncer que la chair de notre chair a percé une dent! ;)). Mais une twittos m’a fait remarquer qu’il nous reste néanmoins le privilège des nuits, qui sont parfois fort longues…

 

Bref, je résume donc. Né à domicile, des mains d’une sage-femme dûment choisie par sa mère, allaité à la demande par des seins experts et bien avisés, soignés par des remèdes naturels et ses progrès chaque jour consignés dans cet ancêtre du blog appelé « journal »… un vrai gosse de bobos cet enfant-roi!!

Edit du 10.05: On m’a signalé qu’Olivier Maurel dans son livre sur les violences éducatives, citait justement le journal de Hérouard pour montrer comment même les futurs rois étaient l’objet de brimades, de punitions, etc… j’avoue n’avoir rien lu de tel dans les années 1601-1602 (même si je n’envie pas à ce nouveau né sa purge journalière, on est d’accord) mais peut être la « suite » (existe-t-elle?) de son journal en fait-elle état…

Article initialement publié sur le site des Vendredis Intellos.

Source de l’image.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s