Entre leurs mains ou l’accouchement à domicile à l’écran [Interview]

Sur Les Vendredis Intellos, on a très souvent parlé du métier des sages-femmes,d’accouchement respecté, d’accouchement physiologique et aussi d’accouchement à domicile, c’est donc avec une très grande impatience qu’on a guetté la sortie du film documentaire Entre leurs mains, tout particulièrement consacré aux sages-femmes qui ont fait le choix d’accompagner les naissances dans un cadre détechnicisé.

Fruit d’une colossale campagne de crowdfunding (40 000 euros ont été récoltés sous forme de dons pour permettre au projet de voir le jour), initialement diffusé sur la chaîne Public Sénat au moment des fêtes (celles et ceux qui ont zappé le réveillon familial pour le découvrir, levez la main ! ), le film commence tout juste sa diffusion dans les salles de cinéma de France et de Navarre

C’est donc avec un grand plaisir que je vous livre l’essentiel de l’entretien que sa réalisatrice,Céline Darmayan, a bien voulu accorder aux Vendredis Intellos…


Mme Déjantée, pour les Vendredis Intellos : Pourriez-vous nous raconter votre parcours et la genèse du projet Entre leurs mains ? C’est tellement rare qu’on puisse avoir un regard extérieur sur la situation française en matière de périnatalité…

Céline-2-carré-1024x981Céline Darmayan : Tout d’abord, je tiens à préciser que je suis française. Cela fait une dizaine d’années que je vis en Belgique ce qui m’a permis d’aborder le sujet avec du recul.

Le projet Entre leurs Mains est né lorsqu’une amie française est venue me voir en Belgique et m’a parlé de son accouchement et de la situation de sa sage-femme. En Belgique, j’ai plusieurs amies qui ont accouché à domicile ou en plateau technique avec une sage-femme. Mon amie m’a parlé des déboires assurantiels, des difficultés que rencontrait sa sage-femme dans ses relations avec le personnel médical, de la pression qu’elle-même avait ressentie. Tout cela m’a complètement sidérée, et je me suis donc lancée sur le sujet.

Entre la France et les pays frontaliers, il y a beaucoup de différences en terme de médicalisation (qui dépassent largement la question de l’accouchement), la France ayant notamment une politique de médicalisation très importante. Au début, j’ai hésité à faire un parallèle entre la France et la Belgique mais il m’est finalement apparu que la situation française était suffisamment particulière pour parler d’elle-même.

La Belgique n’est pourtant pas la panacée ! Les sages-femmes y sont assurées, il y a un accès aux alternatives, mais tout cela n’est accessible qu’à une certaine frange de la population, par manque d’information essentiellement. En Belgique, si on cherche les infos, on les trouve mais on ne nous les donne pas d’entrée de jeu. Dans une grande ville comme Bruxelles par exemple, il n’y a pas encore de maison de naissance.

Mme Déjantée : Réaliser un film sur l’accouchement naturel en général et l’accouchement à domicile en particulier, en pleine “chasse aux sorcières” (je reprends les mots de votre note d’intention) c’est plutôt courageux. Avez-vous dû faire face à beaucoup de réticences ?

Céline Darmayan : Depuis le début, je me demandais quand je commencerais à recevoir des messages haineux. En définitive, je n’en ai pas reçu un seul alors que je reçois énormément de messages positifs (une vingtaine par jour). Il y a eu énormément d’engouement autour du film, énormément d’enthousiasme mais pas de retours négatifs ! Ceci me renforce dans l’idée qu’avec un bon support, bien construit et non diabolisé, il est possible de discuter.

Mme Déjantée : Effectivement, vu de l’extérieur, l’accueil du film suite à sa diffusion sur la chaîne Public Sénat a été très chaleureux. La preuve que les gens / les pouvoirs publics sont mûrs pour entamer ce débat ?

Céline Darmayan : Il ne faut pas non plus se faire trop d’illusions. Il faudrait pour cela qu’il n’y ait pas d’enjeux économiques, d’enjeux de pouvoirs. Il y a un énorme écart entre ce qui semble le plus évident pour tous et ce qui se passe réellement en politique. Mais qui sait ? Si le film est diffusé à une plus large échelle et que les gens cessent de diaboliser la pratique des accouchements à domicile…

Je pense que les gens ont maintenant un outil entre les mains et que c’est à eux de s’en saisir. Nombreux sont les futurs et nouveaux parents qui ne se posent pas spontanément de questions sur l’accouchement respecté et la place des sages-femmes… Je suis persuadée que de voir le film peut les conduire à s’interroger et à évoluer.

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Mme Déjantée : Votre tournage a coïncidé avec le durcissement de l’attitude de l’ordre des sages-femmes face à la question des assurances professionnelles pour la pratique de l’AAD

Céline Darmayan : Il est vrai que c’était très étonnant et pas du tout anticipé ! Au début, nous avions essayé de suivre des procès de sages-femmes mais cela n’avait rien donné. Nous avons commencé à faire le montage du film en juillet et j’ai appris qu’il allait y avoir cet événement. Mais c’est uniquement en rentrant en septembre que j’ai réalisé que des sages-femmes allaient arrêter leur pratique d’accouchement à domicile, nous sommes donc repartis tourner les dernières séquences. Il est évident que d’avoir pu rendre compte de cet événement donne une dimension au film qu’il n’aurait pas eu sans ça. Après ça, les sages-femmes et parents que je rencontrais me disaient tous : “Vu la situation actuelle, on attend tous votre film !” .

Mme Déjantée : Votre film entreprend de regarder notre société dans ce moment si particulier où elle accueille un nouveau membre. Il nous parle ainsi de la place que l’on fait à l’individu, en tant qu’individu, en tant que membre d’un groupe, et dans les interactions qu’il peut y avoir entre ces deux pans de son individualité. Qu’avez-vous donc appris sur notre société au cours de ces mois de tournage ?

Céline Darmayan : C’est un peu difficile de répondre à cette question parce que la société que j’ai vue n’est pas la société actuelle, mais celle que les personnes et sages-femmes qui ont recourt aux accouchements à domicile ont créée. Je n’ai pas été en contact direct avec les maternités mais seulement de par les témoignages des gens. Je ne peux donc parler que de ce que j’ai vu, qui n’est donc majoritairement pas la société telle que les gens la vivent.

Il y a trop de personnes autour de moi qui, quand on parle de la naissance, en parlent comme d’un moment affreux, qu’il faut traverser les yeux fermés en mettant ses émotions de côté. Ce que j’ai vu dans les moments d’accouchement à domicile, c’est absolument fabuleux [ndlr : Céline Darmayan n’est pas elle-même maman]. C’est une expérience incroyable, énormément d’échanges, de communion, de sensibilité, de partage. Ce sont vraiment des choses qui ne sont plus du tout mises à l’honneur quand on envisage cet événement.

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Mme Déjantée : Est-ce que cela n’a pas été trop difficile d’entrer dans l’intimité des gens ? De trouver la juste place ? Il est tellement rare quand on n’est pas professionnel de santé d’assister à un accouchement qui n’est pas celui de son propre enfant…

Céline Darmayan : Nous avons été introduits auprès des gens par leurs sages-femmes, à qui ils faisaient confiance. Nous avons ensuite longuement discuté de ce avec quoi chacun était d’accord ou pas. Certaines personnes ont finalement décidé de ne pas être filmés, parce que respecter les gens en tant qu’individus, c’est avant tout leur permettre de faire des choix. La télé-réalité nous fait croire que c’est un honneur d’être filmé alors que c’est précisément l’inverse : c’est un honneur de pouvoir les filmer !

J’ai senti avec certaines femmes que je pouvais approcher sans problème et d’autres pas, c’était vraiment au feeling. Pendant le transfert par exemple, c’est la sage-femme qui nous a demandé d’arrêter de filmer. Pendant un autre accouchement, il y a eu aussi une anecdote amusante : je filmais une des femmes du film, en plein travail, depuis un long moment. Une heure après la naissance de son bébé, elle m’a dit tout d’un coup “ah tu es là ?” . Elle était tellement dans son monde qu’elle ne s’en était pas rendu compte ! Les parents avaient suffisamment une relation de proximité et de confiance avec la sage-femme et avec moi pour être en mesure de dire quand nous étions de trop. A partir de là tout était possible !

Mme Déjantée : Votre film abat beaucoup de clichés : ceux de l’inconscience des parents et des professionnels qui choisissent ou pratiquent les accouchements à domicile, de leur marginalité, de leur refus du progrès scientifique. De quelle façon avez-vous pu y être confrontée durant la réalisation de votre film ? A-t-il été facile de les dépasser ?

Céline Darmayan : Les dépasser était un objectif du film. Cela s’est imposé comme une évidence pour moi, juste après avoir rencontré ces sages-femmes, après avoir vu la façon dont elles travaillent, la façon dont elles sont perçues dans la société… Nous avons très rapidement compris qu’il était important d’être vigilants dans le montage du film vis-à-vis de ces clichés, pour que les gens les comprennent.

J’ai eu également la chance de travailler avec un monteur qui ne connaissait pas du tout le sujet, qui a donc été en mesure d’avoir le recul pour se demander : Que vont se représenter les personnes qui ne connaissent pas le sujet ? Quelles infos faut-il leur apporter pour qu’ils le connaissent mieux ?

Nous avons aussi réalisé une dizaine de « visions de tests « : c’est-à-dire que nous invitons des personnes, en cours de montage et nous leur demandons de réagir à ce qu’ils ont compris du film. Quand les retours sont : “Ah oui mais quand même, n’est-ce pas dangereux ?!”, cela nous permet de réagir et de réajuster, parce que ça indique que nous n’avons pas encore été assez clairs dans le message que nous avons voulu faire passer et qu’il faut approfondir.

Nous avons enfin essayé de montrer ce qui revient régulièrement dans les questions autour de l’accouchement à domicile, comme le fait que les sages-femmes ne suivent pas n’importe qui mais seulement des femmes n’ayant pas de pathologie ou de risque connu, ce qui se passe si le bébé naît avec le cordon autour du cou, l’hémorragie de la délivrance, etc… Ce sont des questions qui sont extrêmement présentes dès qu’on évoque le sujet de l’accouchement à domicile et il est intéressant de noter que, la plupart du temps, ce sont les parents eux-mêmes qui les ont apportées au fur et à mesure du film.

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Mme Déjantée : On connaît la réticence de nombreux professionnels de santé à l’égard des accouchements dits « naturels » en général et en particulier à l’égard des accouchements à domicile, avez-vous des retours de leur part sur votre film ? Cela a-t-il pu donner lieu à des débats ?

Je pense que nous ne sommes pas encore assez avancés dans la diffusion du film pour cela. Je n’ai pas encore eu l’occasion de me retrouver face à quelqu’un de sceptique. Peut-être lors du débat sur Public Sénat… ?

Mme Déjantée : Diriez-vous de votre film qu’il est féministe ? Vous dites en particulier (je cite) que notre société est “occupée à techniciser le monde des hommes et à moraliser celui de la femme”…

Céline Darmayan : Je ne sais pas si « féministe » est le terme approprié. De la part d’une certaine part des féministes, la péridurale a longtemps été vue comme une panacée qui allait permettre aux femmes d’atteindre l’égalité…

Je suis extrêmement concernée par le respect du corps des femmes, le respect de son intégrité et de toutes les choses qui font qu’aujourd’hui les personnes dites “femmes” sont encore trop souvent dépossédées de leur corps et instrumentalisées. Et alors que je ne me posais pas la question avant de faire ce film, il m’apparaît aujourd’hui évident que l’accouchement est un de ces moments clés où on dépossède totalement la femme de son corps à un moment où elle devrait être le plus fière et où elle devrait en retirer le plus de force.

Dans ce film, je souhaite défendre l’autonomie des individus ; leur droit et leur capacité à prendre en charge leur vie, leur futur et à se réapproprier leur corps. La façon dont sont considérés les individus dès lors qu’ils se retrouvent à l’hôpital montre, d’une façon plus générale, la place qu’on fait à l’individu dans la société. Nombreux sont ceux qui essaient d’imposer aux gens l’idée qu’ils ont besoin de médecins ou de savants pour vivre, alors que ce n’est pas forcément le cas.

C’est donc un combat féministe, mais pas que, c’est un combat émancipateur à mener dans les années à venir.

Mme Déjantée : Pour finir, de quoi, auriez-vous besoin aujourd’hui. En quoi les lecteurs et lectrices des Vendredis Intellos peuvent-ils contribuer à soutenir Entre leurs mains ?

Céline Darmayan : Il y a énormément de choses à faire ! Notamment, programmer le film : aller voir les cinémas de son quartier pour leur demander s’il est possible de diffuser le film, d’organiser des discussions, des projections débats. Tout ceci est déjà en cours !

Quand le DVD sortira (nous ne disposons pas encore de date précise mais nous espérons une sortie rapide) l’offrir, et en parler !

Quoi qu’il en soit, l’urgence est vraiment de diffuser le plus largement le film. Plus il y aura de diffusions, plus il y aura de gens touchés.

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En savoir plus

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Pour organiser une projection du film près de chez soi, contacter entreleursmains [at] gmail [point] com pour avoir la marche à suivre.

Pour voir et revoir la bande annonce du film

Article initialement publié sur le site des Vendredis Intellos.

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