Etre une mère féministe, c’est comme nettoyer un mur blanc

Article initialement publié sur feu le blog de « La famille Déjantée ». Crédits photo
Voici un article que j’avais en tête depuis longtemps, sans trop savoir comment le commencer (d’ailleurs, je ne suis pas sûre de le savoir mieux à présent…).
Pour faire simple, disons que les questions féministes (c’est à dire en première approximation celles relatives à la place des femmes dans la société) m’animent depuis longtemps (sinon depuis toujours) et qu’il me semble en être arrivée à un point où je ressens l’envie (le besoin?) de les partager…
Plusieurs fois dans ma vie, j’ai eu le sentiment de la certitude. Et plusieurs fois, je me suis rendue compte que certains éléments pouvaient enrichir la question, me la faire voir sous un autre angle et en définitive, bouleverser ce que je prenais pour une vérité définitive.
(d’où le titre de ce billet, que toute personne ayant déjà essayé de lessiver un mur blanc comprendra aisément)

Etais-je dans l’erreur? Ou était-ce seulement mon point de vue qui avait évolué et ne correspondait plus à mes aspirations présentes?
Je ne sais pas réellement…
Quoiqu’il en soit, je supporte assez mal l’idée selon laquelle on n’est jamais une assez bonne féministe (essentiellement parce que ça me fait un peu trop penser à cette idéalisme perfectionniste qui pourrit intensément la vie des femmes : fille parfaite, mère parfaite, épouse parfaite, féministe parfaite?)
C’est la raison pour laquelle, j’avais envie de vous faire partager un peu de mon chemin de pensée, que je ne considère ni comme terminé, ni comme linéaire…
1er âge: L’illusion du post-féminisme
Ma pensée adolescence avait cela de paradoxal qu’elle nourrissait à la fois la certitude que le féminisme était un vestige antédiluvien et celle d’une profonde injustice à propos des droits et pouvoirs relatifs des filles et des garçons.
Etre féministe, c’était d’abord être d’accord avec ma mère. Et ça, plutôt crever.
D’autant que pour avoir dénoncé avec rage les années passées à servir ses frères à table, je la trouvais drôlement bien disposée à combler mon père des mêmes égards.
Bref, le féminisme pour moi, c’était un truc de vieilles allumées, grisonnantes, qui arboraient des coupes garçonnes et ne se rasaient pas sous les bras et surtout surtout surtout qui n’avaient même pas réalisé que leur combat était terminé (un peu comme ces soldats japonais retrouvés des années après dans des bunkers d’îles reculées espérant toujours la victoire du Japon sur les Etats Unis).
Parallèlement à ça, je me souviens m’être sentie profondément humiliée lorsqu’il a fallu aller m’acheter mon premier soutien-gorge (humiliée parce que je me sentais nue devant tout le monde à l’idée de deux bosses bringuebalantes que tout le monde apercevait sous mon tee shirt, et en même temps révoltée par ce que je ressentais d’abord comme une obligation sociale), révoltée devant mes premières règles qui m’enchaînaient à la féminité comme le génie à sa lampe. Je constatais également avec stupéfaction ces droits nouveaux acquis en moins d’une année de collège par les mâles de ma classe sur nous autres femelles: droit de nous faire claquer l’élastique dans le dos, droit de nous descendre sans avertissement la fermeture éclair de nos gilets pour exposer notre corps, droit de commenter nos mensurations, nos effets vestimentaires, droit de parler sans retenue de pratiques sexuelles toutes plus crues et plus humiliantes pour les femmes…
Alors, vêtue d’un pantalon de mon père et du plus large des tee-shirt que j’avais pu trouver, j’ai tenté de lutter. J’ai dit des grossièretés, des obscénités même. J’ai supporté des coups sans gémir, soutenu des regards, et tenté d’exister…et puis j’ai rencontré Mr Déjanté et j’ai pensé que je n’étais juste pas tombée sur les bons, et que la vérité était ailleurs.
2ème âge: L’alter-ego pré-conceptionnel
Mr Déjanté était l’homme parfait, selon moi du moins. Il était le confident respectueux et attentionné de toutes les filles, le camarade franc et rieur de tous les garçons, un type sur qui on pouvait compter, un type avec des valeurs, des convictions, des vraies.
Un type qui demandait l’autorisation avant de poser ses mains où que ce soit, et qui souriait respectueusement aux « oui » comme aux « non ». Un type qui ne rechignait ni à faire la cuisine, ni à faire le ménage et qui préférait le théâtre au football. Le sexe était pour lui amoral et rien n’était mal pourvu qu’il soit tissé d’amour.
Nos cheveux avaient la même longueur, la même couleur, nos peaux étaient toutes deux couleurs de miel et tout le monde nous prenait pour frère et soeur.
Il était mon alter-égo. Je n’étais plus femme, il n’était plus homme. Nous étions les androgynes de Platon et nous nous suffisions à nous même. Souvent nous avons rêvé que nous nous serions reconnus même dans la peau d’un autre sexe…
3ème âge: Le différentialisme parental
Ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants… enfin plutôt, ils eurent un enfant se marièrent et en firent encore plein après. N’est-ce pas ainsi que se poursuivent les belles histoires?
Je ne développerai pas ici les raisons pour lesquelles nous sommes devenus parents, parce qu’elles mériteraient un billet à elles seules. Le fait est que je désirais profondément avoir un enfant de lui et que c’était réciproque.
Je ne l’ai réalisé que beaucoup plus tard, mais dès le test de grossesse réalisé (peut être même avant) nous avons cessé d’être des alter-egos.
J’étais enceinte et malade (la grossesse n’est certes pas une maladie mais y ressemble quand même beaucoup), pas lui.
Mes études en pâtissaient, pas lui (ou si peu).
Je m’inquiétais de ce qu’il faudrait matériellement parlant pour accueillir ce bébé, pas lui.
J’ai commencé à calculer, anticiper, économiser, décider, pas lui.
Je suis devenue la sécurité et la stabilité, il est resté l’audace et l’insouciance.
Puis l’Anté-pré-ado est arrivé. Nous partagions les nuits sans sommeil, les heures de bercement, les repas laborieux, les bains et les jeux… et pourtant: j’ai fait seule les démarches pour trouver une assistante maternelle, j’achetais seule les jeux, livres et habits, je décidais seule des étapes de la diversification, de s’il fallait ou non investir dans un youpala, de quel pédiatre choisir, de prendre l’initiative des sorties au parc, etc…et j’entendais de toutes parts « laisse donc ton mari travailler davantage! tu le sollicites trop! il faut qu’il soit fier de lui, c’est important pour un homme! »
Les années ont passées, nous avons eu d’autres enfants. A chaque congé maternité, le même soulagement, la même sensation d’avoir ENFIN le temps de faire les choses sans surmenage total, sans l’indicible sensation d’écartèlement entre vie professionnelle et vie familiale.
Alors petit à petit une idée s’est immiscée en moi: et si je me trompais depuis toutes ces années, et si la clé de mon bonheur était dans l’acceptation pure et simple de nos « différences »? de notre « complémentarité »? Et aussi celle de mon « rôle de femme », dans tout ce que cela peut avoir de stéréotypé (et de frustrant)…
Un jour, quelques semaines après la naissance de Cro-Magnon-Mignon, alors que j’étais éreintée par cette grossesse non planifiée déroulée sur fond de psychose grippale, nous avons eu une dispute mémorable: une petite fille gardée chez la même assistante maternelle que Petit Monstre Heureux venait d’être hospitalisée pour une bronchiolite, Mr Déjanté le savait depuis plusieurs jours et n’avait rien dit (ni rien fait) pour ne pas m’inquiéter sans chercher à limiter les risques de contamination avec PMH et donc, avec CMM. Je me sentais une moins que rien, une enfant, une imbécile, une incapable… qu’il fallait protéger de tout y compris d’elle-même. Nos vacances venaient tout juste de commencer et j’ai passé quatre jours à pleurer et cuver ma colère au fond de mon lit.
Et puis, j’ai pris une grande résolution. Il faut savoir qu’à cette époque, j’avais eu vent des thèses de John Gray (i.e. l’auteur de « Les hommes viennent de Mars et les femmes de Venus »)) qui prônait le retour à un très fort différentialisme homme/femme, présenté comme clé du bonheur et de l’équilibre dans les couples. J’ai donc décidé de tenter le coup…
Pendant 3 mois environ, je me suis prêtée au jeu: j’ai appliqué à la lettre l’un des principes majeurs du bouquin à savoir « les hommes ont besoin qu’on reconnaisse leur compétence, les femmes ont besoin qu’on les écoute ». Ahem. Plus je l’appliquais, plus je voyais Mr Déjanté heureux et épanoui, et plus je me sentais mal… encore plus écrasée, encore plus niée, encore plus misérable. J’ai fini par penser que j’avais un problème, sérieux qui plus est…
A la fin de mon congé maternité, la question de ma reprise d’activité s’est posée… mais je n’avais ni la force physique pour gérer une quintuple journée (4 enfants + le boulot), ni l’énergie mentale d’imposer à mes petits de longues journées (garderie + école + cantine + garderie) tout en sachant que Mr Déjanté ne trouvait pas ça particulièrement choquant et que donc, il ne serait pas un partenaire privilégié pour limiter ce rythme infernal, ni suffisamment de motivation à la perspective de retrouver un chef à tendance pervers-narcissique qui m’avait déjà malmenée moralement pendant 3 ans. J’ai donc décidé de prendre un congé parental. Long.
4ème âge: La découverte de la sororité
Les premiers temps de mon congé parental ont été assez délectables (même si pas franchement reposants). J’avais ENFIN le temps pour faire des trucs que je fantasmais depuis des années: amener mes enfants au parc, leur faire faire des activités manuelles, leur faire écouter de la musique, cuisiner ensemble de bons petits plats, les câliner, les câjoler, … la seule ombre au tableau était de n’entrevoir aucune fin possible à ce statut (après tout, à quel moment les enfants n’auraient-ils plus besoin de ma présence à la maison? à leur entrée à la maternelle? au primaire? au collège? au lycée? JAMAIS???)
C’est aussi à ce moment là que j’ai commencé – congé parental oblige – à naviguer dans un univers quasiment exclusivement féminin: à l’école mais aussi et surtout, sur Internet via les blogs « de mamans » et dans la vraie vie, via une association de quartier autour de la parentalité.
J’ai commencé à rencontrer plein d’autres femmes, intelligentes, douées, pertinentes (je pense à Madame Sioux, Snana, Poule Pondeuse, La mère Joie, VermicelLa Mentalo,Clem, La Tellectuelle, Phypa, et encore plein d’autres qui se reconnaîtront j’en suis sûre…) avec qui je m’entendais merveilleusement bien et qui se posaient un peu les mêmes questions que moi… quel soulagement! quelle bouffée d’air frais! Quelle joie de constater qu’on pouvait être mère ET garder son cerveau…(d’où notre devise sur Les Vendredis Intellos, nés à peu près à cette époque…)!
Pour prolonger cette expérience de la sororité (féminin de « fraternité »), j’ai aussi commencé à fréquenter parallèlement des groupes de femmes inspirés des Moon lodges amérindiennes aussi appelés « Tentes rouges ».
Les discussions se centraient essentiellement sur les aspects physiologiques de la vie des femmes (règles, maternité, ménopause, etc…) néanmoins à chaque fin de réunion, le même sentiment (nouveau pour moi) m’habitait: il était POSSIBLE d’être FIERE d’être une femme, et en soi, c’était déjà énorme.
5ème âge: Genre et société
Et puis les semaines ont passées, les lectures se sont succédées, les échanges aussi… d’autres questions se sont posées…
C’était bien beau d’être fière d’être une femme, mais être une femme, ça voulait dire quoi au juste?
Etre mère? Appartenir au genre qui donne la vie? Uniquement? Et quand on décide de ne pas être mère?
Et quand on est mère, qu’est-ce qu’on a de plus qu’un père (en dehors des seins, et encore…)? En quoi serait-on plus essentielle à l’épanouissement de notre enfant?
Etre « féminine »? Ça veut dire quoi être féminine? Se rendre désirable sexuellement pour les hommes? Et si on n’a pas envie?
Etre gentille? attentive? compréhensive? psychologue? douce? délicate?
Oui, ça c’est qu’on nous dit depuis toujours… mais pourquoi au fait nous dit-on ça? et pourquoi le répète-t-on sans même nous en apercevoir à nos filles? Et pourquoi pense-t-on que les hommes n’en sont pas capables?
Tout ceci a aussi pris une tournure plus personnelle:
Pourquoi ais-je pris mon congé parental sans jamais entrapercevoir la possibilité (pourtant équivalente financièrement) que Mr Déjanté passe à temps partiel?
Pourquoi ais-je accepté de peindre la chambre de ma fille en rose? Et l’ais-je déconseillé à demi-mot à mon fils?
Pourquoi continue-je de ranger les poupons dans la chambre de La Princesse alors qu’elles sont plutôt de l’âge de Petit Monstre Heureux ou de Cro-Magnon-Mignon?
Pourquoi n’ose-je jamais aller chez le garagiste pour faire réparer la voiture?
Pourquoi laisse-je toujours le soin à Mr Déjanté de lire les notices des nouveaux appareils qui arrivent à la maison?
Je pourrais continuer cette liste très longtemps…malheureusement…
Catherine Vidal nous apprend que le cerveau n’a pas de sexe. Claudine Cohen nous apprend que les femmes préhistoriques n’étaient ni les gardiennes du foyer potiches attendant le retour du Mâââle de la chasse, ni de quasi-déesses-utérus-sur-pattes.
Alors quoi? La femme serait-elle un homme comme un autre?
N’est-ce pas pourtant précisément ce que certains voudraient nous faire avaler pour nous obliger à accepter les codes masculins (au travail, face à la maternité) en nous condamnant finalement à ne jamais pouvoir accéder à une égalité au travers de cela?
Mais alors, si je refuse d’embrasser les codes masculins en refusant l’idée que le féminin soit une éternelle « variante » de celui-ci? Si je refuse les codes féminins qui m’enferment dans une position d’infériorité hérité des décennies précédentes? Comment être femme? Qu’est-ce qu’être femme? Et comment aider ma fille à en devenir une, fière, forte et libre?
Le chemin ne ferait-il que (re-)commencer?
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