L’écrivain et l’existant

Un jour, le petit Prince arriva sur une drôle de planète. 
 
En son milieu, coulait une rivière tourmentée: tantôt mer d’huile et l’instant d’après, bouillonnait avec fracas. Étroite et sinueuse, rebondissant sur les cailloux blancs, elle s’élargissait bientôt comme une immense feuille de nénuphar dans le bruissement sourd de la vertigineuse cascade qui se préparait.
 
Ses berges monotones contrastaient avec le tempérament imprévisible du cours d’eau.
D’immenses pelouses moelleuses, semblables à des greens, s’étalaient à perte de vue. 
Ça et là, semés comme des grains de beauté, de confortables méridiennes donnaient vue sur la rivière comme une invitation à la contempler, à la façon d’une oeuvre d’art.
 
C’est alors que le Petit Prince aperçu une curieuse embarcation secouée par les remous de la rivière capricieuse.
Simple coque de noix, pourvue d’un mât unique autour duquel flottait en guise de voile la chemise d’un petit homme encordé.

Le Petit Prince, tout en trottinant sur la berge, demanda au petit homme: 
– Qui êtes-vous?
– Je suis l’Existant, répondit le petit homme.
– Et que faites-vous sur ce bateau? continua le Petit Prince
– Eh bien, j’existe pardi! dit le petit homme d’un ton enjoué.
– Attaché au mât, ça ne doit pas être drôle d’exister ainsi tous les jours, pensa tout haut le Petit Prince.

– Détrompe toi! dit le petit homme qui avait tout entendu – on a intérêt à être solidement attaché si on veut exister pleinement. La corde m’évite d’avoir à calculer comment m’y prendre pour rester debout, ainsi je ne manque rien du paysage!
– Mais ne voudriez-vous pas parfois pouvoir esquiver une vague ou une série de rapides? A force d’en subir, vous devez bien savoir comment vous y prendre pour les contourner? suggéra le Petit Prince.
– Qui te dit que je les subis, petit présomptueux? J’aime cette vie de bohème, dont les vicissitudes comme les bonheurs me semblent chaque jour des cadeaux du hasard! Si tu veux du calcul et de l’anticipation, va plutôt voir mon frère, c’est sa grande spécialité… mais prendre garde: on a tôt fait de devenir ombrageux quand on se regarde exister plutôt que de le faire.

C’est alors que le Petit Prince remarqua un deuxième petit homme, en tous points semblable au premier, affalé sur une des méridiennes, un carnet à la main.
– Et vous, qui êtes-vous? demanda le Petit Prince
– Moi, je suis l’écrivain, répondit le second petit homme.
– Écrivain? Mais qu’écrivez-vous? interrogea le Petit Prince jetant un coup d’oeil furtif au contenu du carnet.
– TOUT! j’écris TOUT! absolument TOUT! L’état de la rivière, le nombre et l’emplacement des tourbillons, le dénivelé des cascades, le temps que l’embarcation de mon frère peut espérer passer dans une zone calme. Je consigne également les trajectoires du bateau et note l’efficacité de chacune d’entre elle pour traverser les turbulences.
– Mais c’est un travail considérable! s’exclama le Petit Prince.
– Ah ça oui, tu peux le dire! Et qui demande une concentration de tous les instants! Pas de temps à perdre! Pas une minute de relâche!
-Mais, à quoi cela sert-il de noter tout cela? demanda le Petit Prince sceptique.
– Hé bien, compte tenu de la somme considérable de renseignements que je collecte depuis des temps immémoriaux, je suis très fier de pouvoir t’annoncer que je serai bientôt en mesure de présenter à mon frère une méthode infaillible pour que sa vie soit enfin bien moins risquée, dit le petit homme en gonflant le buste d’orgueil. Quand j’aurais achevé ma théorie, j’irai la crier à mon frère depuis le bord de la berge et il n’aura plus qu’à la mettre en oeuvre, compléta-t-il.
– Et s’il ne le fait pas? questionna le Petit Prince.
– Je saurais le convaincre! J’ai pour moi une existence remplie de données, de calculs et de prévisions scientifiques! Je sais pourquoi et comment j’ai raison, moi! s’agaça le petit homme.
– Une existence remplie de données? Mais vous existez donc vous aussi? s’étonna-t-il.
– Ah ça non mon petit monsieur! Je n’ai pas de temps à perdre avec ces balivernes insensées! Je n’existe pas moi, j’écris! rétorqua avec agacement le petit homme avant de s’en retourner sur ses talons avec l’air offensé de celui à qui on avait fait perdre son temps. 
Texte initialement publié sur feu le blog de la Famille Déjantée. Crédits photo Matthias Geh
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