Un A est-ce vraiment plus abstrait qu’un caméléon?

Apprendre à lire en famille de Marlène Martin, voici un titre qui a immédiatement fait surgir en moi une foule de souvenirs…

J’ai longtemps cru que la lecture était un truc un peu magique, comme faire du vélo ou marcher sur des échasses: la veille tu n’y arrives pas, tu ne comprends même pas réellement ce qu’on te demande, et puis le lendemain tu SAIS et jamais plus tu n’oublieras… tu n’arrives même plus à ne pas y arriver… Ayant appris à lire bien avant le CP, je n’ai jamais trop compris à quoi pouvait servir les lentes énumérations de sons qu’épinglait consciencieusement ma maîtresse sur les murs de la classe, je passais donc le plus clair de mon temps à voler en pensées avec les pigeons de la cour tout en culpabilisant d’être une élève si peu attentive…

Lorsque mon Anté-pré-ado a commencé à parler et à regarder des imagiers, les craintes ont commencé à m’envahir… Que devais-je faire de ces drôles d’animaux qu’étaient les lettres? Je me souvenais des lettres si lisses et douces du scrabble, des lettres encartées au ton monocorde de l’émission Des chiffres et des lettres, des lettres magiques et clignotantes du minitel… et puis j’ai pensé: école, ennui, travail, devoir, pression, contrôle et ce fichu mal de ventre qui a été mon plus fidèle compagnon durant toutes ces années d’école primaire. Alors j’ai décidé qu’on prendrait le temps: pas d’imagier de lettres, je ne lui écrivais même pas son prénom (ou si peu!), je n’ai jamais proposé de lui apprendre à lire et j’ai attendu avec inquiétude son année de CP en me demandant si oui ou non l’incroyable déclic aurait lieu…

J’ai suivi à peu de choses près le même schéma avec ma Princesse, observant avec un soupçon d’exaspération les mamans de la bibliothèque annônant avec leur tout jeunes bambins de grands abécédaire colorés… à la différence près que la Princesse est tombée amoureuse du A. Le A qui trône fièrement au début de son prénom, en un mot: SON A. Et comme beaucoup de mots avait eu le culot de lui voler sa chère lettre, elle se mis en besogne un peu avant ses 2 ans de traquer les voleurs partout où ils se cachaient…Sa quête de justice ayant probablement hâté ledit incroyable déclic, elle m’épargna bien des peines en apprenant à déchiffrer les mots un peu par hasard (normalement donc selon mes critères!) au tout début de son année de grande section.

Ce livre est donc arrivé à point nommé pour me permettre de nourrir ma réflexion pour les suivants et d’arracher Petit Monstre Heureux, Cro-Magnon-Mignon et Briochin de mon obscurantisme en la matière… car que dit ce bouquin???

Ben déjà il dit que je n’avais pas complètement tort de considérer l’apprentissage de la lecture, ni vraiment comme un apprentissage scolaire (comme le théorème de Pythagore), ni vraiment comme un apprentissage naturel (comme la marche ou le langage) mais un peu au milieu des deux…

D’ailleurs, ce bouquin nous dit tout sur l’ensemble des connaissances et des compétences qu’il faut réussir à maîtriser pour apprendre à lire: reconnaissance des lettres, conscience phonologique (capacité à repérer les syllabes et les sons (phonèmes) à l’intérieur d’un mot), principe combinatoire (comment les lettres forment des syllabes et les syllabes des mots…), etc…Sur les difficultés classiques et les moyens de les dépasser, les différentes étapes dans l’apprentissage de la lecture… Ce livre revient même sur la bonne vieille question de la méthode syllabique/globale qui enflamme toujours les parents lors de la réunion de rentrée de CP!!! En plus de ça, il nous donne des trucs et des astuces, et nous propose des lectures complémentaires adaptées.

Bref, pour moi, ce bouquin permet pleinement aux parents de reprendre leur place aux côtés de l’enseignant (ou d’assurer cette place dans le cas de l’instruction en famille): d’abord en leur permettant d’acquérir quelques connaissances en matière de pédagogie de la lecture, ensuite en proposant une vision de l’apprentissage de la lecture qui ne sépare plus temps scolaire et temps familial…

Ceci m’a conduite à une prise de conscience assez nette: Ce qui « met la pression » à l’enfant n’est pas qu’on lui propose d’apprendre à lire ni qu’on lui propose de reconnaître les lettres dès le plus jeune âge mais la façon dont on le fait et ce qu’on projette en matière de réussite/échec au travers de cela. A ce titre, c’est notre cerveau d’adulte qui, plus ou moins inconsciemment, classe la catégorie « lettres » dans le registre « inadapté pour le jeune enfant »!!

Pour illustrer cette idée et la petite révolution qu’elle a apporté dans mon quotidien, je vous propose la lecture de cet extrait:

De nos jours, les lettres – dans les livres, les journaux, sur les jouets, les affiches, à la maison, à l’école, dans la rue… – constituent un part notable de l’environnement visuel ordinaire des bébés et des jeunes enfants. Malgré cette omniprésence, on entend parfois dire uqe les lettres, trop complexes ou trop abstraites, ne concernent pas les petits enfants. Considérons ce point de vue un instant: pour un bébé, les lettres sont-elles vraiment plus abstraites que, par exemple, ces animaux sauvages que comportent tous les imagiers? Dans la rue, il a plus de chances d’apercevoir une affiche couverte de mots que de croiser un lion, dont on trouve tout naturel de lui montrer le dessin. Ce qui fait la différence, c’est notre façon de présenter les choses, selon qu’elles nous semblent accessibles (ou non) à un bébé? Dans une période où le cerveau du jeune enfant travaille activement à organiser les représentations à et à classifier ce qui l’entoure, observer des lettres constitue simplement une stimulation supplémentaire. Cette stimulation existe d’ailleurs de toute façon dans l’environnement mais sans explications, elle reste ininterprétable pour l’enfant. Compte tenu de l’importance de la reconnaissance des lettres dans les processus ultérieurs d’acquisition de la lecture, une familiarisation précoce est tout à fait pertinence, à condition qu’elle se fasse sans enjeu ni pression. Il s’agit seulement de remarquer et de nommer ces formes spécifiques parmi tout ce que votre bébé rencontre quotidiennement: personnes, objets, animaux, couleurs… p.70

Dans la foulée de la lecture de ce bouquin j’ai donc décidé de remiser mes idées coincées d’ex-traumatisée et de faire entrer plus largement les lettres dans l’éducation de mes affreux. Sur ce, j’ai taillé dans les derniers cartons de livraison des courses quelques belles lettres du prénom de Cro-Magnon-Mignon qu’il adore depuis manipuler, nommer et remettre dans l’ordre. Tandis qu’avec Petit Monstre Heureux, nous avons inventé un nouveau jeu passionnant: la « Chasse aux lettres » qui consiste à faire la course pour débusquer les coquines un peu partout où nous allons et de crier bien fort leur nom… Ambiance assurée!

Article initialement publié sur le site des Vendredis Intellos

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