Accoucher par soi-même

Voilà le titre pour le moins détonnant de ma lecture du jour.

A première vue, voilà de quoi faire monter au créneau tant les partisans de la technicisation de la naissance et ceux de la prise en compte des potentialités de la physiologie…

Et ce, d’autant plus que l’ouvrage,sous-titré « Guide de la naissance non assistée » ne cache en rien son objet: il s’agit clairement pour lui d’évoquer le cas de ces femmes qui décident de mettre leur enfant au monde sans quelconque forme de présence médicale.

Que les partisans de la technicisation de la naissance s’en offusquent, cela n’étonne personne… Que ceux de la naissance physiologique (en milieu hospitalier ou à domicile) puissent voir ce genre de livre d’un mauvais oeil peut paraître d’abord surprenant pour tout un chacun…

Pourtant je vous l’assure, pour avoir eu la chance d’accoucher par deux fois (et peut être bientôt trois!) accompagnée par une sage femme libérale dans l’intimité de ma maison; pour avoir dû par cent fois peser le pour et le contre ; par cent fois expliquer à nos familles et amis quelle était l’expérience et la compétence de la sage-femme que nous avions choisi ; potasser les études internationales et statistiques avec la ferme intention d’envisager l’accouchement physiologique comme le résultat d’une recherche de minimisation des risques compte tenu d’un contexte médical, logistique et psychologique ; organiser les différents scénarios de transfert ; nous heurter tantôt à des médecins et professionnels de santé insuffisamment informés sur le sujet, ou trop pétris de certitudes, ou simplement persuadés de savoir à la place des gens ce qui est bon pour eux ; pour avoir vécu ce parcours du combattant et voir encore chaque jour nombre des sages-femmes qui portent ces revendications accusées, acculées, jugées, entravées…

je ne peux être que soupçonneuse à l’endroit d’un propos qui donne du grain à moudre à tous les détracteurs de l’accouchement physio (et en particulier l’accouchement à domicile)…

Lors de la dernière séance de préparation à la naissance à laquelle j’ai assisté pour la Brioche, le sage femme qui l’animait (qui réalise pour sa part des accouchements en plateau) a utilisé une métaphore que j’ai trouvé assez pertinente pour décrire la complémentarité de la physiologie et de la technologie dans l’aventure de la naissance…et que je me propose de vous développer un peu…

Comparons donc l’accouchement à l’ascension de l’Everest…

La sage femme y serait alors guide de haute montagne… sa mission est d’accompagner à bon port le randonneur (c’est à dire la femme en travail et le bébé)… Les risques (les crevasses, les avalanches, etc…) existent ; mais son rôle est de les anticiper (ne pas partir quand la météo n’est pas favorable) et de les minimiser par quelques techniques simples (s’encorder, utiliser des chaussures à crampons, emporter du matériel de survie…). En aucun cas, elle ne peut faire l’effort à la place du randonneur, qui va devoir marcher, lutter contre le froid, la brûlure du soleil, le manque d’oxygène, et repousser encore et encore ses limites… En aucun cas non plus, elle ne pourra s’approprier l’extrême humilité et l’immense fierté de son randonneur parvenu, faible et endolori, au sommet…

Mais lorsque ça tourne mal, elle peut appeler l’hélico. Celui-ci ne demandera rien au randonneur, il le saucissonnera dans son brancard, le treuillera peut être sans mot dire et l’emmènera d’un coup d’hélice au sommet… Le randonneur ne pourra probablement pas ressentir dans son corps les mêmes sensations que celui qui y sera monté à pied, mais l’essentiel sera là:

Il sera vivant et prêt à se remplir les yeux du fantastique spectacle du soleil couchant sur la mer de nuages (je rassure les curieux: je n’ai jamais fait d’alpinisme ailleurs que dans mon imagination)…

Tout ça pour dire que j’ai encore du mal à envisager l’ANA (accouchement non assisté) autrement que comme ces toutes premières expéditions il y a 100 ou 200 ans où les aspirants alpinistes montaient en corde rudimentaire, sans équipements adaptés, sans aucun secours… et se faisaient littéralement décimer…

En dépit de toutes ces réticences, je reste une femme curieuse… et c’est donc pleine de curiosité que je me suis lancée dans la lecture de l’ouvrage en question….

L’ouvrage se décompose en 9 chapitres que je regrouperai personnellement en trois périodes..

La première partie, composée des quatre premiers chapitres, entend faire le bilan sur la façon dont la naissance est envisagée dans la société actuelle…

Il y est donc question d’analyser les différentes représentations communes sur la grossesse et l’accouchement, et la façon dont ces représentations varient selon les cultures (chap 1). Il y est également question de discuter les risques induits par les techniques courantes en obstétrique (déclenchement, injection d’ocytocines de synthèse, poussée dirigée, rupture artificielle des membranes, etc…) (chap. 2) dans le but d’aboutir à une réflexion plus générale à la fois sur les conséquences psychologiques et physiques délétères des accouchements traumatiques sur la vie des femmes et des enfants (chap. 3)  et sur la persistance d’une culture médicale privilégiant l’interventionisme (chap. 4).

Mon avis est que si les questions évoquées dans le chapitre 1 me semblent à la fois légitimes et insuffisamment explorées ( comment se fait-il que les femmes de certaines cultures semblent souffrir moins que les autres en accouchant? Comment se fait-il que les primates semblent vivre leur mise bas plus sereinement que nous autres humaines? Quel serait réellement le taux de mortalité/morbidité maternelle et infantile dans un contexte purement physiologique (et non par exemple dans le contexte hospitalier biaisé du 18ème siècle où en plus d’une très faible technicité, les médecins disséquant les cadavres venaient contaminer les parturientes de leurs mains souillées…)), les quelques réponses apportées multiplient selon moi les maladresses scientifiques comme par exemple dans cette affirmation qui me semble plus que contestable (ou du moins tautologique) à de nombreux égards:

Physiologiquement, on ne peut distinguer une femme occidentale, d’une femme vivant dans une société tribale, et il y a peu de différences entre les humains et les autres mammifères. Par conséquent, si nous voulons comprendre les énormes écarts qui existent entre les deux pour ce qui concerne la naissance, il nous faut examiner la façon dont l’accouchement se déroule et les différences physiologiques entre les animaux, les femmes des sociétés tribales et les femmes modernes occidentales. (p. 28)

 Les informations des chap. 2 et 3, pour la plupart peu novatrices (par rapport à celles figurant dans de très nombreux ouvrages en faveur de l’accouchement physiologique) et fortement empreintes de pathos (les témoignages assez violents et alarmistes s’enchaînent…là où j’aurais souhaité trouver nettement plus d’argumentation scientifique) m’ont plutôt déçue… Par ailleurs, les raccourcis y sont nombreux, les études prises pour référence pas toujours citées:

[…] des études ont montré que les enfants qui ont été soumis à des anesthésiants durant la naissance présentent un taux plus élevé de dépendances vis-à-vis des drogues à l’âge adulte. […]On apprend à l’enfant dès le premier jour de sa vie que les médicaments sont la meilleure manière de résoudre ses problèmes et d’apaiser ses souffrances. (p.69)

Seul le chapitre 4 a réellement retenu mon attention…en ce sens qu’il poursuivait en quelque sorte la réflexion que j’avais amorcée (mais non achevée!!) ici et ici sur certains fondements de la culture médicale, propre à générer les comportements objectivement regrettables tels que cités dans ledit chapitre, à propos d’un conseil d’un professeur à ses étudiants en médecine:

A vrai dire, un des éléments clés de mes conseils subversifs aux étudiants en médecine est: pour réussir un examen, terminer vos études de médecine et conserver votre raison, choisissez toujours la réponse la plus interventionniste dans un QCM et vous avez de fortes chances d’avoir bon. (p.77)

Ceci me conduit à adhérer plutôt à la conclusion selon laquelle:

La technologie seule ne contribue pas aux naissances réussies, et mettre les bébés au monde en dehors de la cellule familiale sans aucune considération pour les aspects psychologiques, sociaux et spirituels laisse un vide dans la vie de bon nombre de femmes et d’hommes. (p. 75)

La seconde partie de cet ouvrage, composée des chapitres 5 et 6, est celle sur laquelle je m’étendrais le moins…. L’auteur y expose à quel point les croyances et les attentes implicites des femmes jouent sur leur vécu, et le déroulement de leur accouchement. Malheureusement, si ces affirmations me semblent dans l’absolu tout à fait pertinentes, l’angle d’approche choisi par l’auteur (presque uniquement centré sur ses propres croyances entendues au sens de représentation, mais aussi de spiritualité et de foi religieuse) me semblent une incursion mal venue dans ce qui relève avant tout des choix personnels de chacun…

La troisième partie de l’ouvrage, composée des chapitres 7, 8 et 9 est consacrée aux témoignages de naissances non assistées (celles de l’auteur mais aussi de pas mal d’autres couples), est finalement celle qui, selon moi, fait son plus grand intérêt … Dans cette partie, le contexte de ces naissances très singulières, leur recevabilité sociale, les enjeux idéologiques complexes qui les accompagnent et les risques encourus disparaissent pour laisser place avant tout à la parole des mères et des pères aux prises avec un évènement qui les dépassent…et c’est ce que j’ai apprécié…

James a préparé un jus à base d’ail, de gingembre, de choux, de betteraves, de carottes, de citrons vertes et d’oranges qu’il m’a apporté sous la douche. « Je ne peux pas, ai-je sangloté, je suis désolée ». C’était comme si toute la tristesse du monde s’était abattue sur moi parce que je ne pouvais boire le jus que mon mari m’avait si gentiment préparé. A partir de cet instant, j’ai commencé à perdre pied. Je n’étais plus capable d’accompagner mes contractions de « Oooooh! » et de « Aaaaah ». Celles-là n’arrivaient pas en vagues progressant doucement vers un point culminant, mais frappaient violemment mon corps tel un camion s’écrasant contre un mur de béton. Moi: Si tu réussis à décrisper ton front et ta bouche, ton vagin va se détendre. Ma pomme: Va te faire foutre! Je ne peux pas faire ça. ça fait trop mal! Moi: Souviens-toi, l’esprit est plus fort que la matière. Ce n’est pas de la douleur. Ce sont des sensations intéressantes auxquelles tu dois prêter attention. Ma pomme: Aïe aïe aïe aïe aïe aïe aïe aïe! Moi: Inspire et gonfle ton ventre, tu es en train de t’ouvrir. Ma pomme: Tu vas la fermer, oui ou non? (p.159)

Ma conclusion sur cet ouvrage est qu’on n’aurait pu choisir de pire appellation que celui de « Guide »… Guide, il n’est point… parce que les informations de nature scientifique me semblent par deux fois contestables ; parce que les informations de nature spirituelle ne sont en rien analytiques mais bien plus prosélytes, enfin, parce que l’expérience propre de l’auteur (en dépit de ces cinq accouchements) ne peut à elle seule prétendre à une quelconque représentativité…

A ce titre, je garde donc de ce livre les témoignages émouvants que j’ai pu y lire, de femmes qui vont à la rencontre d’elles même, d’hommes qui les accompagnent et qui les soutiennent, de bébés graves et volontaires, et qui, au delà de leur contexte pour le moins discutable, me laisse irrésistiblement en tête l’enivrant sentiment que la naissance, loin des scènes  chirurgicales mises en scène par Hollywood, avec force sang, cris, peut aussi être un moment simple, intense et merveilleux…

Cet article a été initialement publié sur le site des Vendredis Intellos

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