Mes questions sur l’origine de la sainte puériculture

Il y a quelques semaines, La Mère Joie se désolait sur le sort de ces pauvres jeunes mamans (et sur leur multiplication épidémique sur la blogosphère), je cite, « le nez dans le guidon, en manque de repères et parfois d’esprit critique, noyées sous les flots d’informations d’humour et de relativisation » qui font de leur blog rien de moins qu’un mini traité de puériculture, et qui pourraient sans nul doute être de meilleures mères si toutefois elles mettaient un peu moins d’énergie à conspuer leurs voisines respectives, et un peu plus, à aimer leur enfant avec moins de technique et plus de bon sens… (LMJ, tu as le droit de gueuler si tu trouves mon résumé trop cavalier!!!)

J’avoue que cet article m’a donné à réfléchir, d’abord parce que moi aussi j’ai été une jeune maman paumée qui s’est demandé comment elle (et son rejeton) survivrait dans la jungle hostile sans thermomètre à embout flexible, ou coussin ergonomique spécial tête ronde…qui tremblait fébrilement à l’idée d’oublier ne serait-ce qu’une étape de la cérémonie du bain… et qui aurait tout aussi bien pu, sans réfléchir une seconde, taper sur Google la requête: « A partir de quel âge peut-on amener un bébé dans un supermarché… ». 

 
Faut dire que, quand on est primipare, 
TOUT est fait pour nous faire croire que BIEN s’occuper d’un bébé 
est avant une question de 
CONNAISSANCES et de COMPÉTENCES. 
 
C’est ainsi que pour avoir le droit de sortir de la maternité, il faut prouver au personnel médical que nous savons correctement lui donner son bain, lui changer sa couche, le porter convenablement…. pourra-t-on bientôt lire: 
 
« Un nourrisson a besoin d’être embrassé et câliné. L’idéal est de le faire lorsqu’il est reposé et qu’il a bien tété. Choisissez un endroit calme dans lequel vous vous installerez confortablement. Après lui avoir doucement parlé, et l’avoir installé contre vous, passez votre main plusieurs fois du sommet de son crâne jusqu’au bas de son dos tout en le maintenant tranquillement de l’autre main. Lorsque vous sentirez votre bébé totalement apaisé, vous pourrez alors poser délicatement vos lèvres dans le creux de son cou, en évitant toutefois la région du nez et de la bouche. Réitérez cette opération 4 ou 5 fois par jour minimum. Si vous êtes enrhumée, vous vous abstiendrez bien entendu de tout contact rapproché avec votre enfant et vous munirez d’un masque de qualité chirurgicale (FFP1 ou mieux, FFP2) et laisserez au papa la responsabilité de ces soins. »
Bon, j’admets que quand on est nouveau parent, on est bien content de pouvoir noyer ses inquiétudes dans un protocole tout bien rodé, et pouvoir se coucher le soir en disant: 
 
« Bon, pour le bain, au moins, j’assure »
 
Le problème c’est qu’on oublie au passage d’avoir un peu confiance en soi et en son bon sens. 
[Changer une couche au final, c’est ouvrir la précédente, virer le caca comme on peut en évitant de repeindre le murs avec et en caler une nouvelle, que même si elle est pas bien mise ben… 
il y aura des fuites!!!!]
 
Pour préparer cet article, j’ai regardé pas mal de vidéos sur Internet où on voyais des tonnes et des tonnes de jeunes parents aux capacités cognitives apparemment normales se demander si seulement 
Ils allaient ARRIVER à le baigner SEULS ce petit chou!!! 
[C’est vrai ça, on se le demande???!!!]
 
Mais alors, il vient d’où ce protocole en 50 étapes qui te dit comment donner le bain à ton bébé??? 
Qui l’a écrit au final la sacro-sainte Bible de la puériculture??? 
Et quelles conséquences pour les pauvres parents que nous sommes?? 
 
Première certitude, la puériculture est une affaire CULTURELLE, voyez plutôt comment se pratique le lavage de bébé au Sénégal (attention!!! je ne dis pas que c’est mieux!!! ni que c’est moins bien!!!mais c’est instructif!!!):
 
Mais bon, passons sur le rituel du bain… 
 
Moi je me souviens très bien d’avoir lu l’interview de la primatologue Marie Claude Bomsel, invitée à disserter sur les différences entre les humains et les grands singes qui disait, à peu de choses près: 
 
« De toutes les espèces, la femme est la seule à accepter d’être séparée de son bébé dès la naissance. »
 
Et alors qu’elle décrivait la femelle chimpanzé, passer plusieurs heures à contempler avec extase son nouveau né, je me suis brutalement souvenue des différents protocoles de soins que, depuis des années on impose aux nouveaux nés parfois par nécessité, le plus souvent de manière inutile et qui se nomment: pesée, lavage, aspirations diverses, tests des réflexes, habillage, etc…J’admets que ces pratiques ont évolué et évoluent encore (dans les années 50, on pensait qu’un nouveau né devait jeûner pendant deux jours et n’être alimenté que d’eau sucrée!!!) mais leur ancrage puissant, pas toujours justifié par la nécessité m’interroge profondément…
 
Et puis à force de chercher je suis tombée sur un article absolument passionnant (et bien documenté!), écrit par une puéricultrice consultante en lactation et paru dans les Dossiers de L’obstétrique (là, j’avoue, je ne sais pas ce que vaut cette revue…) qui retracel’histoire de la puériculture
 
 Selon cet article, la puériculture moderne serait le fruit de deux héritages:
 
1- La pratique de la médecine Antique
Le premier traité de bonnes pratiques concernant les nouveaux nés aurait été écrit par un médecin de l’Antiquité, appelé Soranos… Voilà, selon lui comment se déroule une naissance, telle que le décrit l’auteure de l’article: 
 
« La matrone, qui assiste la femme en couches, se tient le plus souvent accroupie. Lors de l’expulsion, le nouveau-né est déposé sur la terre. Dès lors il est examiné. Crie-t-il sous l’effet du froid ? Quel est son sexe ? Semble-t-il de constitution solide ? Ces informations communiquées par signes au père, lui permettent d’accepter ou non l’enfant dans la familia. S’il le refuse, l’enfant est emmailloté à la hâte, sans être baigné et exposé par les soins d’une servante ou d’un esclave sur un lieu public. Si l’enfant n’est pas exposé, il est alors baigné pour le débarrasser du vernix caseosa, cet enduit gras et blanchâtre réputé être le sperme du père déposé sur le foetus lors des rapports sexuels. Le rituel du bain et la reconnaissance de l’enfant par le père sont couplés. » (p.3)
 
Les similitudes entre le protocole de soin actuel et celui décrit ici sont manifestes (bien que les conséquences pour l’enfant soient bien heureusement moins funestes!!!) et sont clairement motivées par la question de l’acceptation de l’enfant et sa reconnaissance par son père. 
 
Mon interprétation est la suivante: En examinant un nouveau né dès sa naissance, en lui prodiguant des soins tels que la toilette, en lui imposant une diète, on réalise une sorte de rituel qui transforme un petit animal en un petit humain. En ce sens, on l’arrache à sa mère (qui l’a fait jaillir de son ventre dans le sang et les miasmes, et qui lui confère par là une appartenance certaine au règne animal) pour le remettre dans les mains de son père (qui, par le statut social, lui apportera sa qualité d’humain). Ce qui est en jeu ici au travers de ces soins au nouveau né, ce serait donc rien de moins que la « culturalisation » du petit humain dans le contexte d’une société patriarcale. En définitive, ce qui se joue ici c’est le combat de la culture contre la nature… qui s’incarne, dans une société où les hommes redoutaient le pouvoir procréatif des femmes, comme celui des hommes contre les femmes…
 

2- Le développement de l’assistance publique au XIXème siècle
Au XIXème siècle, les riches accouchent chez elles, avec un médecin ou une sage femme… Les pauvres, elles, se traînent dans un état de délabrement mental et physique jusqu’à un hospice pour y pondre leur rejeton et s’en aller d’où elles sont venues.

 
« Elles se présentent, les unes excédées par les fatigues d’une longue route faite à pied; les autres exténuées par toutes les privations qu’entraîne la misère ou détériorées par les ravages d’affections chroniques, souvent contagieuses. Chez celles-ci la grossesse n’est qu’une longue suite de souffrances exaspérées encore par la nature du régime et celle d’une profession pénible; chez 
celles-là et c’est le plus grand nombre, les maladies intercurrentes persévèrent  dans leur 
durée […] De plus, la fièvre puerpérale décime leur rang pendant leur séjour […] Les trois quarts d’entre elles sont célibataires et toutes exercent des petits métiers peu rémunérateurs, payées à la journée ou à la tâche. […] Une telle réalité permet de mieux comprendre la détresse de ces femmes qui n’ont d’autre solution que l’abandon ».[…] Ce sont donc des nouveaux-nés promis pour la plupart à l’abandon, dont les conditions de gestation sont déplorables qui naissent à l’hôtel Dieu : prématurés, petits  poids de naissance, malformations diverses sont légions et les médecins voient leurs petits patients décéder d’aphtose, du sclérème secondaire à des refroidissements, du muguet  qui ravage les muqueuses, de carences multiples. »p.5-6
 
C’est donc dans ce contexte cauchemardesque que quelques médecins vont oeuvrer tant qu’ils peuvent pour sauver quelques nourrissons et jeter ainsi les bases des soins aux prématurés. Parmi eux, Stéphane Tarnier, développera l’hygiène (lavage des mains, carrelage des murs, isolement des malades contagieux), améliorera les forceps, développera le premier modèle de couveuse (basé sur ceux utilisés pour les poussins, il fallait y penser non???), expérimentera diverses possibilités d’alternative au lait maternel, et inventera le gavage par sonde gastrique….Un vrai petit génie quoi!!!
 
Ce que cela signifie: Les règles de la puériculture moderne se sont construites dans un contexte sanitaire épouvantable, où les mères arrivaient malades et les enfants naissaient très gravement prématurés (on note au passage la déconstruction du mythe de la travailleuse d’autrefois qui accoucherait à terme d’un bébé en bonne santé tout en ayant travaillé jusqu’au bout!!!), d’un contexte social pas moins réjouissant où les enfants étaient tout bonnement voué à l’abandon.  Ceci a donné lieu au développement d’une « professionnalisation du maternage, des soins aux enfants malades ou bien portants, selon une rationalisation et des principes dictés par la contrainte de la collectivité d’une part, par la contrainte de l’absence de mère d’autre part, et les conséquences qui en découlent »p.7
 
Ma conclusion: 
Outre le fait que les règles de la puériculture contribueraient à faire accéder (symboliquement) le nouveau-né au rang d’être humain ayant un statut dans la lignée paternelle, ces règles sont faites pour répondre aux besoins d’une situation où:
  • Les enfants sont malades ou très fragiles
  • Les mères sont défaillantes
  • Les personnes appelées à s’en occuper doivent prendre en charge un grand nombre d’enfants
  • L’allaitement artificiel est la règle
  • Le problème de l’aseptie est majeur

Bref, tout se passe comme si l’on se mettait à appliquer à la maison les règles d’hygiène en vigueur dans un bloc opératoire …. 

 
Alors, un petit lavage des mains et des bras pendant plusieurs minutes au savon antiseptique avant de passer à table,
 ça vous tente??? 
Article initialement publié sur feu le blog de la Famille Déjantée. Crédit photo
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